Le début des années 60 marque un tournant considérable dans l’histoire du cinéma mondial, et la culture nippone ne fait évidemment pas exception à la règle. « Contes cruels de la jeunesse », second film du pionnier de la Nouvelle Vague japonaise Nagisa Oshima, est peut-être bien l’œuvre décisive de cette rupture irréversible avec les grands maîtres classiques et leur idéaux en décalage avec la réalité sociale de l’époque.



Le film débute sur l’agression de Makoto par un vieil homme qui l’avait prise en stop. La jeune fille crie et se débat, fragile face à la sauvagerie masculine et à la sévérité de l’âge, avant d’être sauvée à coups de poings par le jeune Kiyoshi, qui en profite au passage pour détrousser l’agresseur. Le décor est planté : nous entrons dans un film de violence et de tension, où l’opposition est constante, entre la jeunesse et la vieillesse d’abord, puis entre l’homme et la femme.

Cette scène simple est également révélatrice d’un malaise social grandissant, avec le désir sexuel et l’argent comme seuls véritables liens entre les générations. Véritable embryon de l’œuvre, la première scène introduit à merveille les pistes que le long-métrage s’acharnera à explorer. C’est d’ailleurs cette séquence que le couple nouvellement formé va reproduire tout au long du film, Makoto se laissant volontairement piéger par des automobilistes et Kiyoshi la suivant en moto pour intervenir et voler l’argent des pervers. « Contes cruels de la jeunesse » raconte donc la naissance et la vie d’un couple de criminels insouciants et amoraux qui s’attirent et se rejettent, s’aiment et se détestent, errent sans but au gré des arnaques et des plaisirs sexuels. Il devient difficile dès lors de savoir si cette jeunesse-là est symbole de libération ou d’emprisonnement.


Oshima décrit une jeunesse torturée, dont les représentants semblent n’avoir ni passé ni avenir, mais qu’un présent trouble dans lequel ils évoluent à l’aveugle, inconscients de la misère qui les entourent et de la violence qu’ils côtoient jusqu’à la banaliser. Appuyant la sauvagerie ambiante par une mise en scène radicale et crue, détachée de la fixité du classicisme, Oshima filme au plus près de l’action. Sa caméra capte admirablement les corps sans cesse en mouvement et la ville battue par le soleil et la pluie, dressant un parallèle fascinant entre la violence qui règne dans les rues et l’érotisme omniprésent qui sous-tend presque toutes les relations humaines du film.

Cependant, « Contes cruels de la jeunesse » n’est jamais aussi beau que quand il s’abandonne, le temps de reprendre son souffle, à la représentation de l’intime. Durant ces quelques séquences de grâce libératrice, les coups sont troqués pour des caresses infimes, les cris abandonnés pour quelques souffles. Alors le film verse dans une forme de naturalisme fantasmagorique tout godardien et permet d’entrevoir un vrai espace de sincérité et d’espoir avant, bien sûr, que la cruauté du titre, qu’elle soit celle de la fatalité ou de l’époque, ne relance la course effrénée de cette jeunesse perdue.

Réalisateur: Nagisa Oshima
Avec: Yusuke Kawazu, Miyuki Kuwano, Yoshiko Kuga
Distributeur: Carlotta Films

« Contes cruels de la jeunesse »: l’amour à mort
4.5Note Finale

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