Après «Intouchables», «Le Sens de la fête» ou encore «Hors Normes», le duo emblématique du cinéma français, Éric Toledano et Olivier Nakache, nous plonge, cette fois-ci, en 1985, dans l’intimité d’une famille de classe moyenne en banlieue parisienne. Les deux réalisateurs ont pris un plaisir fou à faire revivre leur adolescence. Olivier Nakache nous raconte tout sur «Juste une illusion».

Bonjour Olivier ! Parlez-nous de ce nouveau film dans lequel Vincent, 13 ans, n’est plus un enfant, mais pas encore un adulte. Il vit ses premiers élans amoureux sur les tubes des années 80 et se pose des questions sur son identité, sur la religion, l’amitié et la famille…
C’est un film très intime, où l’on parle de choses vécues. Avec Éric, on est partis se réfugier dans nos souvenirs, non pas pour dire que c’était mieux avant, mais pour essayer d’encapsuler l’adolescence, une période qui nous a profondément marqués. Pourquoi se rappelle-t-on si bien des goûts, des couleurs, des perceptions et des textures de cette époque-là ? Parce que c’est le moment marquant où l’on s’arrache à l’enfance pour entrer dans le monde des adultes. Et notre moment à nous, c’était en 1985.
Vous ne connaissiez pas encore Éric Toledano à l’époque, mais vous avez vécu des adolescences qui se ressemblent…
On a certes des histoires un peu différentes, mais géographiquement et sociologiquement, on n’était, en effet, pas loin l’un de l’autre. Nos parents ont connu un exil. Ceux d’Éric avaient un lit de bibliothèque et son frère le martyrisait. Eric était plus funk, tandis que moi, à partir de 15 ans, je ne jurais que par The Cure, Joy Division et Robert Smith. J’étais à fond dans la musique new wave et dans le punk anglais. Et si je vous montre une photo de nos papas et mamans respectifs, on dirait Louis Garrel et Camille Cottin.
C’est un couple qui fonctionne bien à l’écran. Les avez-vous imaginés pour votre histoire dès le début ?
Oui, on les voulait vraiment. On est allés les voir il y a trois ans pour leur demander s’ils étaient d’accord qu’on pense à eux pour le couple de notre prochain film. C’est comme ça que c’est parti. Pour nous, Louis, c’est Marcello Mastroianni, c’est Vittorio Gassman. Il est beau, il a du panache, il est drôle et il n’a pas peur du ridicule. Camille, elle, c’est comme un Stradivarius. On a rarement eu une telle symbiose avec une comédienne. Elle est vraiment très impressionnante. Elle t’envoie le texte ailleurs, elle est inventive, et à l’aise dans la comédie, comme dans le drame. On a pris énormément de plaisir à voir ces deux solistes s’accorder pour jouer ensemble.
Peut-on dire que «Juste une illusion» est un hommage à votre adolescence ?
Disons qu’on a voulu cristalliser les premières fois. C’est une période où le présent est important. Quand tu es ado, tu ne veux plus être un bébé et tu en as marre qu’on te parle du passé. Mais en même temps, tu n’as pas envie d’être un adulte. Tu sens que c’est la merde. Tu veux juste avoir les jeans, les pompes et la doudoune à la mode, écouter de la musique avec ton copain, et surtout, tu veux que lui ou elle te regarde. On voulait retrouver ces moments-là, avec Éric.
Pourtant, beaucoup ont détesté cette période de chaos interne, entre besoin d’indépendance et d’attachement, bouleversements hormonaux, questionnements et doutes…
Je ne veux pas dire que ça a été facile ou que c’était mieux avant. À notre époque, il y a eu Tchernobyl, les ravages du sida et ceux du chômage de masse. Mais le monde s’effondre depuis toujours. Éric et moi sommes des éternels optimistes. Même si on traverse des moments difficiles, on se souviendra de son adolescence toute sa vie. Il y a une insouciance qui s’en dégage. Des questions existentielles se posent, mais les inquiétudes de la vie arrivent un peu plus tard. Et il y a des gros moments de bonheur à cette période. On prend un peu son indépendance, son autonomie. Moi, en tout cas, je serais prêt à payer très, très cher pour revivre ne serait-ce qu’une après-midi de mon adolescence.
Chiper un film porno au vidéoclub du coin, devoir le planquer dans la boîte de jeu d’échecs pour ne pas que ses parents le découvrent, et s’apercevoir ensuite que ses derniers ont prêté le jeu à un rabbin, chez qui il faut aller fouiller pour récupérer la cassette… C’est du vécu ?
À 100 % ! Sauf que moi, je n’ai jamais retrouvé mon jeu d’échecs ! (rires)
Outre une référence à la chanson de Jean-Louis Aubert, sortie en 1987, pourquoi avoir choisi ce titre ?
Le cinéma étant la plus grande des illusions, c’est une façon de demander aux spectateurs d’accepter avec nous l’illusion de se replonger en 1985. C’est aussi se rappeler que quand on est ado, on a plein de rêves et plein d’illusions. Mais il arrive qu’en grandissant, on se rende compte qu’il sera difficile d’accomplir ses rêves. Certains resteront illusions.
En ce qui vous concerne, la réalité n’a-t-elle pas dépassé vos rêves d’adolescents ?
Absolument ! Mais on s’étonne toujours d’être là où l’on est arrivé. On fait des films qu’on aurait envie de voir au cinéma, tout en restant à notre place. On avance tranquillement, toujours avec la peur de l’échec et la peur de décevoir. C’est une énorme responsabilité de convaincre les gens de payer leur place en salles et d’accepter un tel pacte de fiction.
« Votre film nous fait du bien, surtout en ce moment »
Même avec votre expérience et après vos nombreux succès au box-office, vous craignez toujours de ne pas plaire au public ?
À chaque fois. Vous ne pouvez pas savoir à quel point on est pétris de doutes et de peurs à chaque début de projet. Bien sûr qu’on a de l’expérience, mais on ne cesse d’espérer faire marrer les gens et les émouvoir. Il faut surprendre. La sortie d’un film, c’est comme un accouchement. Ce sont des moments difficiles. Il y a beaucoup d’enjeux, de stress et de pression. D’autant plus ici parce que le film est intime et personnel. Si l’on est présent lors des avant-premières, c’est pour entendre les retours du public. C’est très important.
Ils disent quoi ces premiers retours, alors ?
Ils font plaisir. Certains jeunes nous disent qu’on les a rendus nostalgiques d’une époque qu’ils n’ont pas connue. C’est formidable. Et cette fois, il y a quelque chose de différent. Le film ne parle pas du tout de l’actualité, et pourtant, il résonne avec quelque chose qui se passe maintenant. Il semble être, plus que les autres, lié à une conjoncture mondiale. «Votre film nous fait du bien, surtout en ce moment», c’est ce qu’on a pu entendre à la sortie des salles.
Ça fait plus de 30 ans que vous travaillez main dans la main avec Éric Toledano. N’avez-vous jamais eu envie de faire cavalier seul ?
Jamais. On est le rebond l’un de l’autre et le premier spectateur de l’autre. Au bureau, on est assis l’un en face de l’autre. On travaille comme ça. On essaie de s’amuser en déroulant les histoires et de profiter de tout ce qui nous arrive. On s’est connus quand on avait 17 ans. On a traversé les montagnes et vécu des choses délirantes qu’on ne revivra sûrement plus jamais. Ce qui nous est arrivé avec l’aventure «Intouchables», c’est un truc de fou. Ça nous a donné la liberté de pouvoir avoir des partenaires financiers comme Gaumont, Canal+ et TF1, qui nous suivent de film en film. Espérons que ça dure !
Le cinéma a-t-il beaucoup changé depuis vos débuts ?
Oui. On sait qu’on est des privilégiés et des chanceux. Les moyens de fabriquer des films ne sont plus les mêmes. Il a fallu réguler l’arrivée des plateformes pour que ça soit bénéfique pour notre cinéma. Avec la publicité, aussi, ça devient plus compliqué. Elle amène de l’argent aux chaînes qui financent le cinéma, mais elle privilégie maintenant d’autres canaux, comme Internet. Mais en France, on a quand même de la chance. Si on a pu faire notre premier film avec Éric, c’est grâce au combat mené par Claude Lelouch, Claude Berry ou encore Costa Gavras. Ils ont réussi à inventer un système unique au monde. Sur chaque billet acheté, une partie sert à financer le cinéma français. Des films comme «Avatar» qui font un nombre d’entrées considérable, c’est extraordinaire parce que ça sert aussi à financer des premiers films. C’est pour ça qu’on a un cinéma fort et ultra diversifié. Il n’empêche que ça reste un métier compliqué. Mais on tient bon.
Si vous deviez ne retenir qu’un souvenir de ce tournage-là, ce serait lequel ?
La danse de Camille Cottin au milieu de l’appartement. Un moment de grâce complet qui n’était pas prévu et qui a été improvisé. On a demandé à Camille de choisir une chanson parmi trois et le jour J, on l’a passée et elle s’est mise à danser, sans savoir ce qu’il allait se passer, ni que Louis la rejoindrait dans cette scène. Avec Eric, on réécrit très souvent des trucs quelques jours avant de tourner une scène. Chaque jour amène son lot de surprises.
Réal. : Olivier Nakache/Eric Toledano
Acteurs, Actrices : Camille Cottin/Louis Garrel/Pierre Lottin/Alexis Rosenstiehl/Jeanne Lamartine/Simon Boubil/Rony Kramer
Distrib. : Pathé Films AG
Genre : Comédie/Drame
Sortie : 15.04.2026
Durée : 116 minutes