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The Mushroom Speaks – Vers une révolution fongique

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Ce film documentaire est une enquête personnelle sur le monde invisible des champignons que la réalisatrice, Marion Neumann, piste au cours d’une véritable exploration mycopoét(h)ique qui nous invite autant à interroger nos manières de voir le monde qu’à ouvrir nos imaginaires vers d’autres modes de relation avec le Tout-vivant.


Qu’est-ce que cela fait d’être un fungus ?
Qu’on le veuille ou non, qu’on les aime ou pas, peu importe, les champignons influencent sans cesse nos vies. D’après l’ouvrage Le monde caché : comment les champignons façonnent notre monde et influencent nos vies de Merlin Sheldrake, ils « sont [en effet] partout […] en nous et autour de nous. Ils rendent possible votre vie, ainsi que celle de tout ce dont vous dépendez ». L’auteur ajoute plus loin :

Au moment où vous lisez ces lignes, les champignons modifient la manière dont la vie se développe, comme ils le font depuis plus d’un milliard d’années. Ils mangent la roche, fabriquent le sol, digèrent les polluants, nourrissent et tuent les plantes, survivent dans l’espace, donnent des visions, produisent des aliments et des médicaments, manipulent les comportements des animaux et influencent la composition de l’atmosphère terrestre. Les champignons sont la clé pour comprendre la planète sur laquelle nous vivons, ainsi que la manière dont nous pensons, ressentons et nous comportons.(1)

Le film documentaire de la réalisatrice et artiste Marion Neumann dévoile cette richesse et ces potentialités quasi infinies du monde invisible et donc méconnu des fungis – terme étendu de champignon. En mettant en relation ses différentes rencontres fongiques, scientifiques, intellectuelles ou littéraires, elle nous invite à dessiller et à ouvrir nos regards pour apprendre à (a)voir, le temps d’une séance de cinéma, leur point de vue (2).

La réalisatrice bouscule en effet nos perceptions et stimule nos sens en rendant visible et audible le monde fongique, et plus particulièrement ce réseau complexe et souterrain qu’est le mycélium, « structure tubulaire » – qui met notamment en relation les plantes entre elles -, souvent caractérisée comme le « Wood Wide Web », l’internet ou le « réseau neurologique » (3) de la nature. Il ne s’agit donc pas ici de (re)découvrir seulement des informations sur les champignons. Grâce au travail remarquable de l’artiste musicienne, Olga Kokcharova, le spectateur se trouve immerger dans un univers sonore, cherchant notamment à reproduire le son que pourrait avoir le développement du mycélium, au point que nous pouvons imaginer, voire faire l’expérience de ce qu’est être un fungus. The Mushroom speaks institue un cadre cinématographique qui nous met en relation directe avec ce monde invisible et nous propose ainsi d’apprendre à voir et à écouter ce qu’ils ont à nous montrer et à nous dire.

L’expérience des communs
En proposant cette lecture personnelle, mais néanmoins objective, de l’univers fongique et mycologique, Marion Neumann nous partage une poétique et une éthique – mycopoét(h)ique – qui ouvre des perspectives relationnelles, inspirées des interactions symbiotiques des champignons. Partant, le film est une véritable expérience des communs. 

La réalisatrice met en lumière une communauté d’amateurs et de scientifiques, comme Anna L. Tsing, Peter Mc Coy ou Terence Mc Kenna, qui ont participé ou participent encore à la reconnaissance de l’importance des champignons à résoudre certains problèmes écologiques, à modifier nos perceptions du monde et à interroger nos catégories établies. L’organisation du film, formellement construit sur le mode du rhizome (4) ou de l’organisme narratif (5), permet judicieusement de faire des allers-retours entre ces différentes personnalités de la mycologie pour les mettre en résonance et exposer ainsi une richesse des points de vue. Cette mise-en-relation par l’objet-film et sa structure formelle apparait donc comme une exploration qui se calque sur le mouvement et le cheminement des connexions fongiques.

En immergeant les spectateurs par les procédés mentionnés ci-dessus, la réalisatrice nous invite à rejoindre cette communauté, mais également à ouvrir nos imaginaires sur d’autres « manières d’être vivant » (6) et de faire précisément communauté. Stimuler nos sens et notre imaginaire pour notamment écouter ce que nous disent les champignons, c’est nous faire prendre conscience d’un mode relationnel complexe dont nous pouvons nous inspirer pour repenser nos liens avec l’humain et le non-humain. C’est peut-être même une réponse à cette « crise de nos relations au vivant » qui n’est pas sans lien avec cette « crise de notre sensibilité au vivant » dont parle Estelle Zhong Mengual dans son ouvrage Apprendre à voir – le point de vue du vivant


Définie a minima, cette crise se manifeste par une limitation dans la gamme d’affects, de percepts, d’imaginaires, de concepts et de relations qui nous relient au monde vivant.

Dans tous les cas, Marion Neumann nous offre l’expérience d’une communauté élargie – en soubassement, peut-être, d’une mycopolitique à construire. Elle rend visible l’existence fondamentale d’êtres et de relations invisibles qu’il nous incombe de (ré)apprendre à voir, et dont nous devons philosophiquement et politiquement nous inspirer – voir inclure dans nos vie – pour repenser nos relations au monde et nos systèmes de pensées, et changer ainsi « la manière dont nous menons nos réflexions et donc fonctionne notre imagination ».

Vers une révolution myco-culturelle ? 
Si les champignons ne nous ont pas encore permis d’opérer une révolution anthropologique, politique, et philosophique radicale, comme le souhaite par exemple Peter McCoy, fondateur de la Radical Mycology, le film met néanmoins en lumière les deux domaines dans lesquels certains d’entre eux semblent devenir des acteurs de plus en plus importants : l’écologie et la médecine.

Les champignons n’opèrent pas seulement des interactions symbiotiques ; ils participent également à la décomposition organique. Ils sont à la fois des catalyseurs de vie et de mort. Aussi, la mycoremédiation regroupe des techniques qui utilisent une ou plusieurs espèces de champignons pour par exemple nettoyer les sols pollués par le pétrole ou d’autres métaux lourds – Pleurote pulmonaire, Shiitake -, épurer l’eau potable contaminée ou participer à la destruction des mégots de cigarettes. Le champignon peut donc être un allié important pour lutter contre les effets néfastes du Capitalocène, et semble ainsi devenir une alternative écologique efficace – ajoutons puisqu’il peut par exemple aussi « manger » le plastique, permettre de créer de nouvelles formes de textile ou de cuir ou être la base de nouveaux isolants. En plus de ses coûts économiques et environnementaux, ces biotechnologies à base de champignons nous ouvrent des voies de coopérations inédites avec le vivant qui nous aide à comprendre nos impacts sur l’environnement, à percevoir notre complexité et celle du monde, mais également à nous diriger vers des relations symbiotiques locales profitables à la fois aux humains et aux non-humains. Le champignon nous dit que nature et culture ne sont plus dissociables, et nous invite à refaire connaissance avec les habitants, visibles et invisibles, de la Terre (7).

Le psychiatre zurichois Franz Vollenweider nous indique dans le documentaire que les usages thérapeutiques des principes actifs contenus dans les champignons dits hallucinogènes – champignons à Psilocybine – sont de plus en plus admis et remarqués dans le milieu médical, notamment pour leurs effets concluants contre la dépression, les détresses psychologiques ou les addictions (8). Même si le cadre légal en Suisse restreint et contrôle l’usage de ces substances, cette entrée des psychédéliques dans le traitement de pathologies particulières permet d’étendre leur étude et leur compréhension tout en entrainant, par exemple, des réflexions autour de notre conception du médicament et de leurs usages. 


Leurs usages traditionnels renvoient à une vision holistique d’un traitement, et remettent en cause une dichotomie à partir de laquelle on prétendrait guérir les maux du corps sans ceux de l’âme et inversement. (9)

Franz Vollenweider suggère également que les champignons à psilocybine, en usage contrôlé, peuvent nous faire vivre des états, comme « l’empathie ou l’altruisme, beaucoup plus en profondeur ». Ils permettent donc une ouverture de conscience qui nous amène encore une fois à percevoir et à penser davantage nos liens avec nous-mêmes, à l’Autre (10) et au monde.

Si le champignon apparait comme une clé fondamentale pour notre avenir, il ne peut évidemment à lui seul nous sauver des périls du capitalisme. Nous devons néanmoins le considérer comme un acteur et une source d’inspiration importants dans nos modes de collaboration et d’interconnexion avec le vivant. Ce sont ces multiples alternatives et ouvertures qu’offre en tout cas The Mushroom Speaks aux spectateurs. Une sublime « leçon d’optimisme dans un monde désespérant. » (11)

The Mushroom Speaks
CH – 2021 – 89 – Documentaire Long-métrage
Réalisatrice : Marion Neumann 
Son & Musique : Olga KOKCHAROVA
Sister
08.06.2022 au cinéma


(1) SHELDRAKE, Merlin Sheldrake, Le monde caché – Comme les champignons façonnent notre monde et influencent nos vie, Paris, ed. First, 2021.

(2) ZHONG MENGUAL, Estelle, Apprendre à voir – Le point de vue du vivant, Paris, ed. Actes sud, coll. Mondes sauvages, 2021.

(3) STAMETS, Paul, Le mycelium à la conquête du monde – Comment les champignons peuvent aider à sauver le monde, Paris, ed. Imagine un colibri, 2018. 

(4) DELEUZE, Gilles, GUATTARI, Félix, Mille plateaux – Capitalisme et schizophrénie, Paris, ed. de Minuit, 1980. 

(5) CHAMOISEAU, Patrick, Le conteur, la nuit et le panier, Paris, ed. Gallimard, 2021.

(6) MORIZOT, Baptiste, Manières d’être vivant, Paris, ed. Actes sud, coll. Mondes Sauvages, 2020. 

(7) Ibid.

(8) CHAMBON, Olivier, MORRISSON, Jocelin, La révolution psychédélique – une médecine de la conscience, Paris, ed. Guy Trédaniel, 2021.

(9) Ibid.

(10) GLISSANT, Édouard, Poétique de la Relation, Paris, ed. Gallimard, 1990. 

(11) TSING L., Anna, Le champignon de la fin du monde, Paris, ed. La découverte, coll. Les empêcheurs de penser en rond, 2015.

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« Désespoir, amour et liberté. L’amour. L’espoir. La recherche du temps perdu. » Comme Pierrot, j’aime la Littérature. Comme Godard, j’aime le cinéma. Après avoir étudié la Philosophie à l’université de Lyon III, je poursuis mes études en Master de Littérature et français moderne à Genève pour me diriger vers l’enseignement et le journalisme. L’écriture et le cinéma : un univers en perpétuel mouvement que je suis heureux de partager. Godard ne disait-il pas : « Avec le cinéma, on parle de tout, on arrive à tout ». De quoi assouvir mon inlassable curiosité.

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