Le Temps des Gitans D’Emir Kusturica

Ce mois-ci, nous faisons appel à nos collègues de Clone Web pour nous parler du chef-d’œuvre trop méconnu d’Emir Kusturica : « Le Temps des Gitans ». En attendant son prochain film, « On the Milky Road », dans lequel le double-palmé serbe est embourbé depuis deux ans, redécouvrons cette sublime fresque humaine, poétique et réaliste.


Pour l’amour des gitans
Emir Kusturica est un trublion, un être libre et insaisissable, influencé par l’époque et par sa vie entourée de Gitans. Il ne cacha jamais son attachement à ce peuple avec lequel il a grandi. Gitans, allégorie de la liberté, peuple sans frontières, joyeux et émancipé des règles, mystique et fascinant. « Le Temps des Gitans » est à leur image, illuminé et nerveux, grandiloquent mais pourtant terrible. Prévu au départ pour être un documentaire, il autopsie avec recul le destin d’un peuple hors-normes, dans leur coutumes, leur vie, leurs aspirations à un avenir meilleur, mais aussi à leurs traditions annihilant cet avenir ensoleillé.

Nous suivons durant le film la vie de Perhan, Gitan vivant dans un bidonville yougoslave avec sa grand-mère, des rêves plein la tête et une envie d’évasion incontrôlable au fond du cœur. Emir nous raconte sa vie au travers des péripéties d’un voyage dans le temps et l’espace, mais aussi à travers la Vie. Parcours initiatique d’un jeune, initialement gentil, amoureux et idéaliste qui, soumis à cette malédiction de l’errance et de la souffrance qui colle à son peuple, fera naître en lui des forces qu’il ne pourra combattre.

Le Temps des Gitans D’Emir Kusturica

Camera poetica
La caméra dépeint avec justesse la misère qui sévit dans le bidonville sans que celle-ci ne soit jamais lisse ou artificielle. On reconnaît le style brut foisonnant de détails et d’une richesse visuelle incomparable, opposant sans cesse les forces naturelles à celles des humains, profondément ancré dans la nature et dans ses relations avec l’homme. La réalisation est impeccable, subtile et intelligente, cassant les codes du genre (bye bye les plans larges pour exprimer la solitude). Si ces procédés filmiques sont déstabilisants au premier abord, par l’habitude de la rétine et le formatage visuel de milliers de films, ils rendent la mise en scène complétement unique et très originale, un peu comme les Gitans eux-mêmes.
Peignant chaque personnage en détails, la caméra les survole, nous offre une bribe de leur vie et imbrique chaque destin individuel dans une identité commune, sans qu’aucune explication ne soit nécessaire. On savait Emir Kusturica fellinien convaincu, mais avec ce chef-d’œuvre, il signe et dépasse son maître, le récit n’effaçant jamais le propos ou les personnages.

Le Temps des Gitans D’Emir Kusturica

De la magie du mysticisme à la réalité sociale
« Le Temps des Gitans » est un film résolument sombre, âpre et grave sans pourtant jamais tomber dans le maussade ou le pathétique. Il s’affranchit des codes du drame par une lumière colorée et chatoyante et une énergie sans cesse renouvelée et inépuisable. La tristesse et la peine sont filmées avec une infinie douceur et une magie omniprésente.

Magie, car le film s’empreint de mysticisme comme pour broyer la réalité terrible dans laquelle il prend forme. L’une des plus belles scènes montre d’ailleurs la cérémonie du printemps où le réel se fond avec le magique dans une puissance visuelle incomparable, le tout hanté par la bande-originale de Goran Bregovic, un habitué de Kusturica qui signe ici l’une des plus belles bandes-originales du cinéma. La frontière entre réel et rêve est mince, jamais clairement affichée et ce pour notre plus grand bonheur.

La magie joue ici un rôle important car elle crédibilise le mystère gitan sans que cela ne soit jamais choquant ou hors contexte. Elle accompagne le film du début à la fin. Insidieuse et lumineuse, l’histoire nous fera voyager de la Yougoslavie à l’Italie où Perhan, s’acoquinant avec des malfrats, ira courir les chemins pour gagner de l’argent et pour faire soigner sa petite sœur malade, poussé par sa grand-mère, pilier du film, garante de l’éducation et de la droiture de notre anti-héros. Cette aspiration à la liberté et à la pureté le fera échouer en Italie où il rentrera bien malgré lui dans un trafic le dépassant et l’écrasant, bâtissant autour de lui une cage dorée, une cage dans laquelle il restera prisonnier.

Loin de juger ou de prendre parti, de dénoncer ou de défendre une idée, le film nous invite simplement à survoler la misère sociale et à devenir le spectateur bien impuissant du destin tragique d’un peuple condamné à ne jamais connaître le répit. L’autodestruction comme point d’orgue ou la magie de rendre beau l’ignoble. Kusturica a souvent été catégorisé en raison de ses origines et du parti-pris de certains de ses films (« Papa est en voyage d’affaire », « Chat Noir Chat Blanc ») comme un adepte du jugement. Or, il nous prouve le contraire ici en nous laissant choisir ce qui est bien et ce qui est mal.

Le Temps des Gitans D’Emir Kusturica

Un film à part
Poétique dans sa tristesse, onirique dans ses instants joyeux, sublime par sa mise en scène et par sa musique, « Le Temps des Gitans » est une expérience dont on ne sort pas indemne. Frôlant parfois la fable aux allures de clown triste à la violence crue, le film survole un nombre incalculable de thèmes en ne faisant pas la bêtise de s’appesantir et de juger. Jamais angoissant, il exsude une énergie et une force particulières. À la manière de ces Gitans, dépeints avec tant de précision, notamment à travers le folklore tzigane et sa philosophie si bien représentée.

D’une précision et d’une puissance considérables, « Le Temps des Gitans » brouille tous les codes du genre, s’affranchit de toutes barrières, jonglant entre individualité et communauté, entre réalité et onirisme. Il est un voyage à travers la vie et le fatum des tziganes. Intemporel et indémodable, il n’a jamais vieilli. Car la détresse était, est et demeurera détresse et que les cris de bonheur ou de tristesse n’ont jamais changé avec le temps qui passe.

Le Temps des Gitans : une sublime fresque
D’Emir Kusturica
Avec Davor Dujmović, Bora Todorović, Ljubica Adzovic

[Raphaël Amala]
www.cloneweb.net

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