Lancée initialement par son créateur Kane Parsons le 7 janvier 2022, la web-série d’horreur Backrooms arrive enfin au format long métrage après trois ans de développement. Une web-série qui avait secoué l’internet mondial et gagné une immense popularité grâce à son originalité ainsi qu’à sa proposition minimaliste à fort impact horrifique. Il n’en fallait pas plus pour que la société de production A24 saute sur l’occasion et propose à son créateur, âgé de seulement 17 ans, un budget de 10 millions de dollars afin d’adapter son univers mystérieux, inspiré notamment de la culture horrifique du web des années 2015-2020, en long métrage. Après maintes réécritures du scénario, nous avons enfin la chance, nous, public friand de propositions horrifiques, de jeter un œil à ce nouveau long métrage tant attendu par les fans, mais aussi par les cinéphiles curieux de découvrir le projet. Un projet qui, au final, répond pleinement aux attentes.
Dans le sous-sol d’un magasin de meubles, l’apparition soudaine d’une porte inconnue conduit à une découverte terrifiante…

Commençons d’abord par souligner la matière même qui compose le film Backrooms, à savoir le travail de réalisation très intéressant proposé par Kane Parsons. En effet, tout comme ce qui lui avait permis de se faire remarquer avec sa web-série, toute sa mise en scène est orientée dans l’unique but de construire une ambiance anxiogène au sein de son récit. Tous les espaces horrifiques à l’intérieur des Backrooms – ces bureaux vides, infinis et mystérieux teintés de jaune – expriment véritablement la sensation d’un danger constant. Un danger pouvant surgir de tous les côtés sans la moindre possibilité de s’en protéger, alors même que sa nature demeure inconnue. Il n’y a peut-être rien, certes, mais la simple sensation de déambuler dans ces couloirs mystérieux et malaisants produit un profond sentiment d’oppression. Un ressenti qui passe notamment par l’alternance entre une mise en scène filmique classique et l’insertion de séquences en found footage, ou caméra à la première personne, plaçant le public au plus près du dispositif. Le tout, en lui réduisant son champ de vision, l’empêchant ainsi d’observer l’ensemble de l’espace. C’est précisément par le hors-champ que les menaces peuvent surgir. Cette menace construite pour qu’elle plane constamment sur les personnages du film osant s’aventurer dans ces Backrooms. Ces Backrooms, et plus généralement le travail des décors du métrage, jouent pleinement sur ce rapport en construisant des espaces visuellement anxiogènes, où chaque mur et chaque objet semblent faire planer un risque permanent sur les personnes qui explorent ces lieux.
Une ambiance glauque qui prend corps non seulement à l’intérieur des Backrooms, mais aussi à l’extérieur de celles-ci, dans le « vrai monde ». La mise en scène, passant notamment par des jeux d’optique et un travail de caméra brouillant les perspectives, crée une sensation d’étrangeté et de bizarrerie, tout en transmettant au spectateur l’idée que, même à l’extérieur, les personnages ne sont jamais réellement à l’abri. Le monde extérieur reste monstrueux. Le monde extérieur demeure tout aussi dangereux que l’intérieur des Backrooms. Même sortis de l’horreur, le piège reste le même. Une posture transmise dès le début du film, notamment à travers ce plan de pelleteuse qui, par un jeu de déformation des perspectives, ensevelit sous les débris l’un des personnages principaux du récit. Il faut bien le dire, cette idée de n’être jamais à l’abri se révèle particulièrement maligne et intéressante. En construisant ce dispositif, le réalisateur instaure une continuité — ou un parallèle, selon l’analyse — entre l’enfer des Backrooms et la violence psychologique subie par les personnages dans leur vécu personnel. Entre séparation amoureuse douloureuse et enfance troublée, les traumatismes des protagonistes semblent s’exprimer à travers les espaces qu’ils traversent et partagent.

Toutefois, il ne faut pas croire que Backrooms repose uniquement sur ce que l’on ne voit pas. Il est important de rappeler que l’horreur du hors-champ fonctionne uniquement si l’on donne tout de même quelque chose à se mettre sous la dent au spectateur.ice. Il faut que, sans trop en montrer, le film fournisse des briques visuelles permettant justement de construire chez le public cette notion de danger bien réel. Sur ce point, Backrooms n’est pas en reste. Le métrage nous propose un véritable travail de cauchemar visuel, jouant avec des imageries troublantes et nous laissant entrevoir, par moments, des créatures d’une monstruosité glaçante. Dans un premier temps, le film nous montre peu, ou plutôt nous laisse entrevoir certaines choses. Cependant, à mesure qu’il avance, Backrooms se fait plus généreux en nous permettant de découvrir pleinement des esthétiques monstrueuses, dérangeantes et parfaitement malsaines.
L’ensemble de la mise en scène se révèle donc particulièrement captivant. Certes, les mécanismes qu’elle mobilise sont on ne peut plus classiques. Le métrage ne révolutionne en aucun cas la mise en scène horrifique. Il s’appuie plutôt sur des procédés filmiques déjà existants et solidement implantés dans tout un pan du cinéma d’horreur. Nonobstant, son exécution demeure particulièrement aboutie et remplit parfaitement son rôle. Elle peut certes paraître basique par moments, sans grande complexité, et l’on n’est jamais véritablement interloqué par un plan que l’on n’aurait jamais vu auparavant. À aucun moment on ne s’interroge sur la manière dont la caméra a été positionnée ou sur la façon dont un plan a été exécuté. Il n’en reste pas moins que son enchaînement au sein du métrage regorge d’intelligence. Une réalisation qui témoigne d’un véritable travail de réflexion de cinéaste.

En revanche, le rythme du métrage et sa proposition formelle pourront laisser de côté une certaine partie du public. En effet, son tempo horrifique repose énormément sur un rythme languissant et assez calme. Cette étrangeté paisible, où l’on passe une grande partie du film à explorer de simples bureaux, peut probablement produire un effet soporifique sur un public peu friand de ce type de proposition très sensorielle et contemplative. Inversement, ce rythme qui fait battre le cœur du film pourra complètement emporter le reste des spectateur.ice.s tant il se démarque d’un cinéma horrifique plus sensationnaliste. Une démarcation claire qui lui confère un véritable ADN. Une identité propre qui le distingue non seulement comme l’adaptation d’une web-série ayant rencontré un immense succès auprès d’un public relativement jeune, mais aussi comme une véritable proposition de cinéma horrifique.
Pour terminer, il est intéressant de relever que le film peut parfois donner la sensation d’être assis entre deux chaises. Entre la volonté d’expliquer son univers et celle de laisser subsister une part importante de vide, de non-sens et de non-explication. Un travail d’adaptation, étant donné que la web-série laissait volontairement planer le mystère sur son univers, impossible à reproduire tel quel dans un long métrage, qui se révèle ici très bien dosé. Le film laisse, dans le cadre des informations qu’il délivre, un espace important au spectateur.ice pour combler lui-même les manques par sa propre interprétation. Là aussi, le mystère qui plane sur le récit permet de construire la peur par le vide. Par le manque. Un manque que le.la spectateur.ice comblera lui-même de la manière la plus inquiétante possible. Ce qui permet la réussite de ce processus d’écriture, pourtant facile à faire basculer dans une forme de paresse scénaristique, c’est que les pistes d’explication apportées par le film demeurent certes vagues, mais suffisamment consistantes pour permettre de construire quelque chose à partir d’elles. Ces éléments conservent une certaine cohérence et une véritable solidité, permettant au public d’élaborer des hypothèses. Ils apportent un cadre à la réflexion sans jamais être dirigistes dans la compréhension du film.

Pour conclure, Backrooms se révèle être un véritable modèle de transfuge de médium. Entre le format de la web-série et celui du long métrage plus standardisé, l’exercice reste encore aujourd’hui extrêmement complexe et nombreux sont les créateur.ice.s qui s’y sont cassé les dents. Ici, Kane Parsons, malgré un style susceptible de repousser une partie du public, nous propose une vision de l’horreur qui lui est propre. Une vision rafraîchissante, puisant avant tout ses racines dans les références d’une génération qui trouve encore difficilement sa place pour s’exprimer pleinement dans le monde du septième art. Tout comme Curry Barker il y a quelques mois avec Obsession, Parsons incarne cette nouvelle génération d’auteur.ice, jeunes mais débordant d’idées filmiques et de nouvelles manières de penser le cinéma d’horreur contemporain. Que l’on adhère ou non au style filmique proposé, l’arrivée de ces jeunes réalisateur.ices ne peut que réjouir tant leurs propositions sortent du cadre habituel et des références récurrentes qui dominent parfois le genre. Backrooms s’impose donc complètement comme l’une des très belles propositions horrifiques de l’année. Reste à savoir si le film marquera durablement les esprits ou s’il demeurera avant tout un événement apprécié des fans avant de tomber progressivement dans l’oubli. Nul ne le sait encore. Néanmoins, il convient de saluer l’excellent travail accompli derrière ce projet, dont l’identité affirmée apparaît particulièrement précieuse dans un cinéma de genre qui tend malheureusement à s’homogénéiser.

Date de sortie: 17 juin 2026
Durée: 1h45
Réalisateur:Kane Parsons (Kane Pixels)
Avec: Renate Reinsve, Chiwetel Ejiofor
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