Léa Mysius : «Le film parle de l’origine de la violence mais aussi de sa transmission.»

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Histoires de la Nuit est un film intime et douloureux qui explore la douleur sous plusieurs formes. La réalisatrice Léa Mysius nous a permis de sonder par quelques questions la nature du scénario issu du roman éponyme de Laurent Mauvignier paru en 2020. Un huis clos rural moderne se balançant entre solitude, craintes et vie ordinaire.

  1. Il y a beaucoup de solitudes et de douleurs dans votre film Histoires de la Nuit. C’est un portrait de la violence ordinaire et sourde. Quel est votre rapport avec cette situation ?

J’ai un rapport à la fois intime et politique à cette violence. Comme tout le monde, j’expérimente et j’ai expérimenté cette violence ordinaire et familiale (sans séquestration !) et je trouve ça important de la montrer. Dans Histoires de la nuit, tous les personnages ont été blessés, humiliés au cours de leur vie et ils essaient de s’en sortir comme ils peuvent. Le film parle de l’origine de la violence mais aussi de sa transmission. Comment s’en extraire, comment casser la chaîne de la violence, comment ne pas la transmettre à ses enfants. C’est difficile quand c’est quelque chose qui vous étreint et vous assomme vous-même.

  1. Le contraste entre Monica Bellucci offrant une interprétation de la résignation de ses échecs et Hafsia Herzi qui incarne la volonté de renaître coûte que coûte est saisissant. Ces deux figures féminines sont-elles vraiment une représentation des étapes de la vie d’une femme ou est-ce tout à fait autre chose ?

Je n’y avais pas pensé en ces termes mais ça pourrait en effet ! Le nom du hameau (choisi par Laurent Mauvignier dans son livre) est « L’Écart des trois filles seules ». Il parlait de Cristina (Monica Bellucci), Nora (Hafsia Herzi) et d’Ida, la petite fille (Tawba El Gharchi). Pour ma part, je ne suis pas sûre de tout voir sous le prisme de la solitude et de la douleur. Ce sont des femmes qui ont décidé de vivre. Et d’ailleurs, on le voit quand Cristina est en danger de mort. Elle se bat, elle est vivante. Et je ne sais pas si c’est de la résignation chez elle, si c’est une part de honte ou une volonté d’être la personne qu’elle voudrait être et pas celle qu’elle est devenue malgré sa volonté. Cristina finalement a trouvé une manière d’être quelqu’un d’autre en venant s’installer dans cette ferme. Elle peut être l’artiste brillante et digne, pas celle qui dans la « vraie » vie a raté sa carrière et sa vie de mère. Ça la rend à la fois touchante et admirable je trouve. Donc finalement, ce sont deux femmes qui ont trouvé une manière de renaître à leur façon et de ne pas laisser les autres décider pour elles ce qu’elles seront. Ida est une petite fille mais elle aura au final le même chemin que Nora et Cristina au cours du film. Elle choisira pour elle-même. C’est la représentation de trois femmes à trois âges différents de leur vie.



«LE FILM PARLE BEAUCOUP DE LA FAMILLE, CELLE QU’ON A, CELLE QU’ON NE CHOISIT PAS, CELLE QU’ON CHOISIT.»

  1. Les trois frères criminels sont quant à eux comme une seule personne. Un genre de proposition des grandes étapes de la construction d’un homme. Bègue est la naïveté de l’enfance, Flo l’ado séducteur et impulsif et enfin Franck est l’adulte éculé par les épreuves. Comment avez-vous construit ses personnages ?

Oui c’est un peu ça. J’ai construit ces personnages à la fois comme un seul homme à trois têtes et comme une fratrie. Ou chacun aurait une place pré désignée avec un rôle qu’il doit endosser mais dont il voudrait s’extraire en permanence. Le film parle beaucoup de la famille, celle qu’on a, celle qu’on ne choisit pas, celle qu’on choisit. Et de la détermination sociale et familiale.

  1. Le bonheur de la famille de Nora et Thomas est à portée de main sans qu’ils ne puissent le comprendre. Cette situation est-elle autobiographique pour vous ou non ?

Ça c’est intime comme question ! Disons que ça l’est à un endroit oui. Et qu’à un autre j’ai aussi découvert qu’on ne connaissait jamais vraiment les gens, même ceux avec qui on dort. Et qu’un homme peut en cacher un autre. Et ça c’est terrifiant.

  1. Diriger des acteurs et des actrices adultes est une chose, mais des enfants en est une autre. Comment avez-vous travaillé avec Tawba El Gharchi pour son rôle qu’elle incarne magnifiquement bien malgré la gravité et le sérieux du sujet ?

Tawba est géniale. Dès qu’elle est arrivée au casting, elle m’a époustouflée. Elle était très juste déjà et elle avait un côté à la fois ultra moderne et sans âge qui m’a tout de suite plu. Après, elle ne savait pas jouer ni la peur ni les pleurs ce qui est vraiment très dur à faire. J’aime énormément travailler avec les enfants. D’habitude c’est quelque chose que je fais sans personne mais cette fois-ci j’ai été aidée par une « responsable enfant », Laura Caselli, qui était formidable, et qui accompagnait Tawba sur le plateau pour que jamais elle ne soit seule. Nous avons travaillé toutes les trois pour que Tawba apprenne techniquement à jouer sans aller puiser au fond d’elle-même et de son histoire les émotions fortes pour la protéger de la violence. Déjà le tournage était très encadré pour ne pas qu’elle voit de choses trop dures mais au delà de cette précaution, nous tenions à ce qu’elle ne soit pas trop impliquée émotionnellement, que ses larmes soient des larmes de jeu par exemple. Et Tawba a totalement compris ça, après la scène de la cabane qui était un gros défi par exemple – elle a réussi à être dans un état de pleurs et de larmes très intense – dès que la caméra s’est coupée, elle est venue vers moi, super heureuse en criant : « Alors ?! J’ai réussi ?! J’ai réussi ! »

  1. Parlons un peu du décor et des accessoires. Les toiles présentes dans l’atelier de Cristina ont-elles été réalisées spécialement pour le film ou sont-elles des œuvres d’un.e artiste à qui vous avez voulu donner de la visibilité ?

Un mélange des deux ! J’aimais beaucoup le travail de Corinne Mercadier qui est dessinatrice et photographe. Elle a fait une série de dessins que j’aime énormément qui sont des paysages nocturnes très sombres avec des bordures en feuilles d’or comme sur les panneaux italiens médiévaux. J’ai montré à Corinne un détail d’un de ses dessins en lui disant que j’adorerais qu’elle en fasse un comme ça. Elle a réalisé le dessin avec la bordure de doré. Puis quelqu’un de l’équipe déco du film a reproduit son oeuvre en immense sur une toile avec de la peinture en imitant exactement ses traits de crayon. Et ça a donné le tableau de Cristina que j’aime beaucoup. Le reste des toiles et des accessoires est le fruit du travail de la chef décoratrice Esther Mysius qui a imaginé l’univers de Cristina. Un monde froid, sombre, beau, moderne et inquiétant.

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