John Howe : « le domaine des arts doit être inclusif »

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Portrait de John Howe Neuchatel, le 24 avril 2018 Photo : Lucas Vuitel

Le NIFFF ? C’est le festival suisse où on parle cinéma fantastique. C’est aussi le lieu où l’on rencontre le plus célèbre des neuchâtelois d’adoption. Entretien avec John Howe, artiste de légende connu dans le monde entier pour son travail d’illustration de l’univers de Tolkien. De quoi on parle, quand on a 45 minutes avec le maître de l’illustration medieval fantasy ? On discute dragons, architecture médiévale et road movies.

Si la carrière de John Howe est avant tout celle d’un illustrateur, elle s’étend aussi aux mondes cinématographiques. Celui qui est reconnu comme l’expert pictural des mondes de Tolkien a été directeur artistique des réalisations de Peter Jackson Le Seigneur des Anneaux et Le Hobbit et de la série Amazon Rings of Power et travaille actuellement sur le film à venir d’Andy Serkis The Hunt for Gollum.

Ce n’est pas tous les jours qu’on a l’opportunité de s’asseoir avec l’un des artistes les plus célèbres de son temps. Quelles questions poser à un artiste de pareille envergure ? Eviter les lieux communs et les questions bateau (« Quel est votre personnage du Seigneur des anneaux préféré ? »), mais après ? Il s’avère que l’artiste est d’une érudition rare et partage avec finesse et humilité nous les domaines qui ont nourri sa création. Les sujets abordés sont nombreux – on parle arts, histoire, architecture, littérature et cinéma.

Il y a des jours dont on se souvient. Celui où l’on discute avec John Howe en fait partie. Rencontre fantastique.

Vous avez étudié en France, à Strasbourg, aux Arts Décoratifs. Quel rapport avec le dessin vous entreniez avant ces études ?

Un rapport exclusif. C’était le dessin que j’avais envie de faire. À cette époque, il n’y avait pas énormément d’opportunités.

Dans votre famille, l’art était-il présent ?

Seulement par ma grand-maman maternelle, que j’ai très peu connue, ce que je regrette. C’est quelqu’un qui devait être extraordinairement doué, qui n’a jamais vraiment pu suivre ce chemin-là. Il y a ce dessin, dans l’exposition de la Tour du Fantastique, qu’elle a fait quand elle avait à peu près 16 ans. Elle a fait une petite poignée de dessins, dans sa vie, dont celui-là. Il était toujours au mur, chez mes parents. J’ai toujours connu ce dessin. Je pense qu’elle l’a fait d’après une carte postale, parce qu’elle n’a jamais mis les pieds en Suisse. Ca devait être une image, qu’elle a recopiée.

Le Château de Chillon par Gertrude James (1890), exposé à la Tour du Fantastique à Neuchâtel.

C’est assez intéressant de voir une apparition du Château de Chillon comme ça dans votre histoire…

C’est curieux, hein ? Il y avait donc déjà une petite dose de Suisse quelque part. Et le premier livre que j’ai acheté, quand j’avais 17 ans, peut-être, était un livre de Gustave Doré. Qui est, donc, de Strasbourg. C’est une petite coïncidence assez savoureuse.

C’est vraiment Gustave Doré qui m’avait impressionné, à l’époque. Il y a tout l’esprit du romantisme victorien qui est assez atypique pour l’époque. Ce n’est pas du tout dans la mièvrerie, et en plus il avait illustré tous ces textes extraordinaires ; il était très prolifique, avec ça, c’était un homme d’une énergie prodigieuse. J’ai pu voir son travail à  Strasbourg, et par la suite, dans une grande expo à Paris.

La Création de la lumière – Gustave Doré (1866)

Cette période à Strasbourg a-t-elle aussi été le moment de rencontre avec le médiéval européen ?

Oui. J’appelle cette période une « parenthèse heureuse ». J’avais un prof extraordinaire qui a supporté mes écarts – qui étaient constants – parce que je n’étais pas super intéressé par les projets qui étaient donnés à faire. Je pense que ce que j’ai surtout appris chez lui, c’était la valeur de la réflexion, le fait d’être clair avec ce qu’on fait.

La rencontre pour vous avec l’univers médiéval s’est faite d’abord par l’image ou les mots ?

Toujours par l’image. En général – et c’est une chose que j’ai appris petit à petit – je sais que si une chose me plaît visuellement, je vais trouver derrière une sorte de strate, si vous voulez, d’intérêts de toutes sortes : historiques, étymologiques, tout ce que vous voulez, qui va confirmer cette entrée qui était là au début. Si ça me touche moins, je me dis, bon, j’ai du boulot, faut que je travaille, que je m’investisse.

Toute l’architecture gothique et la vision romantique du moyen âge – j’avais tout cela en pleine figure, à l’époque, en débarquant à Strasbourg où tout était nouveau pour moi, mais où tout était ancien. J’ai eu le grand privilège – et je m’en suis inspiré – de pouvoir emprunter une clé de la cathédrale de Strasbourg. Donc j’ai pu aller partout, depuis tout en haut de la flèche jusqu’en bas, j’ai pu tout explorer. C’était vraiment un privilège. Je ne sais plus par quel miracle ça a pu se passer… Mais maintenant, ça n’est plus possible. Là, je déposais mon passeport en gage, j’empruntais la clé, et j’y passais des journées. C’était extraordinaire. Si j’avais su à quel point c’était unique… J’en aurais fait plus. J’en ai profité.

La Cathédrale Notre-Dame de Strasbourg

À quoi ressemble votre démarche, notamment lorsque vous travaillez avec des réalisateurs de film ?

Notre travail c’est de les aider au maximum à visualiser l’univers dans lequel ils seront plongés pour une année, voire deux. Quelque chose qui me tient beaucoup à cœur, c’est que quand je commence à travailler sur un thème, je n’ai pas envie de savoir tout de suite ce que ça va donner. Je sais pertinemment que ce que je peux trouver sans être trop fixé sur l’image va être beaucoup plus intéressant. Il y a des gens qui ont l’image en tête et ils la sortent. C’est une sorte de déposition à sens unique. Pour moi c’est toujours un dialogue – entre le thème, le dessin et moi. Et finalement, si on dialogue, tout le monde va parler : donc parfois, j’attends du dessin qu’il m’offre des surprises, des changements de direction… Parfois, c’est vraiment un instant magique. Tout à coup, il y a un trait, qu’on a peut-être moins maîtrisé, et qui tout à coup ouvre une ligne du design très intéressante, change complètement la direction. Et on suit cela.

En quelque sorte, le dessin vous parle…

Oui, c’est un dialogue. Le dessin, il a des choses à dire. Un croquis, c’est poser une série de questions. Lorsque le dessin n’a plus rien à dire ni à demander, alors il est terminé. Même un dessin inachevé est fini.

Cette idée de dialogue, est-ce que vous la retrouvez également dans votre travail pour le cinéma ?

Totalement. Et là, c’est prolonger un dialogue, avec le metteur en scène et le designer de production. Le dessin sert alors de proposition, d’argument. J’adore ces échanges. Si je peux, j’essaie d’avoir un dialogue direct avec le metteur en scène, pour ne pas être obligé de passer par trois personnes pour avoir les notes mais les obtenir directement, ça me permet d’aller plus vite. Ca dépend aussi du metteur en scène. Certains sont plus visuels. Guillermo Del Toro, par exemple, sait exactement ce qu’il veut. C’est assez clair dans son esprit. D’autres metteurs en scène demandent à voir d’abord. Il savent ce qu’ils veulent transmettre comme émotion, mais ils n’ont pas forcément une image en tête.

À ce moment-là, votre travail est alors de proposer différents supports…

Oui. D’autant plus que jusqu’à présent je n’ai jamais travaillé sur un scénario. Ca vient toujours d’un livre, pour toutes les productions sur lesquelles j’ai travaillées. La référence est toujours le texte – qui est à prendre ou à ignorer, selon le cas. À partir de là, on a déjà un univers élaboré dans son esprit et on peut aller chercher plus loin.

Quelles sont les étapes de votre travail lorsque vous travaillez pour le cinéma ?

On travaille avec l’apport du metteur en scène. Au départ, on ne se préoccupe pas encore de la faisabilité de la chose. Il y a trois étapes, grosso modo, si on assiste à toute la production : la préproduction, où l’on travaille sur le concept et les décors. La production et la construction, où l’on a encore la possibilité d’intervenir. Puis la post-production, où l’on peut parfois remanier ce qui a été fait – mais ce n’est pas toujours le cas, ça dépend de la production.

On est là pour aider le réalisateur, et apporter ce qu’on pense être les bonnes idées. C’est très simple. Parfois, on a vraiment le grand bonheur de voir un scénario se changer parce qu’on a apporté les idées visuelles qui ont ouvert des portes. On est vraiment là pour soutenir le réalisateur.

Parmi les animaux du bestiaire médiéval fantastique, on retrouve souvent le dragon dans vos oeuvres…

Le dragon est très inclusif. C’est très large, l’envergure qu’il a, qui permet à toutes sortes de créatures qui lui ressemblent un peu d’aller sous la même appellation. C’est le catalyseur, c’est l’agent du changement. Chaque fois qu’il y a un vaincu quelque part, il y a un vainqueur, il y a un dragon. Ce qui me fascine, toujours, c’est que le dragon, tout le monde sait à quoi il ressemble mais personne n’en a jamais vu, il n’a jamais existé ! Il fait partie de notre conscience collective. C’est quand même extraordinaire cette image, qui a des millénaires, qui a commencé de façon très ancienne, avec les Babyloniens, comme une sorte de serpent, ait eu ensuite des pattes, puis des ailes, puis du feu, puis l’association au trésor… C’est la genèse du dragon que je trouve absolument fascinante. C’est transfrontalier, c’est transculturel à souhait. Enfin, il y a toutes sortes de choses à dire sur le dragon.

C’est un animal très paradoxal, présent dans beaucoup d’oeuvres.

Le dragon soulève tout un tas de contradictions qui sont propres à l’humain… Et en plus, c’est super chouette à dessiner !

Il y a des histoires extraordinaires, parmi les classiques. Les saga islandaises, où le dragon est le chef qui veut emporter son trésor avec lui à sa mort. C’est en contradiction totale avec les principes de vie de ces sociétés-là qui étaient basées sur des distributions de la richesse : quelqu’un qui veut garder pour lui, c’est l’antithèse de tout cela. Le roi se fait enterrer avec son trésor, sous son tumulus, et petit à petit, il se transforme en dragon.

L’association du dragon avec le trésor, l’or, c’est très ancien aussi. Même dans les fables d’Esope, il y a des histoires de renard qui creuse très loin et tombe sur un trou dans la terre avec le dragon et son or. Il lui demande pourquoi garder tout cet or, qu’il ne dépense pas, qu’il ne peut pas manger… Le dragon lui répond : « c’est comme ça, je n’y peux rien. » Et puis, il y a aussi Saint-George, par exemple… Il y a tellement d’histoires !

Le dragon Smaug dans La Désolation de Smaug (2013)

À notre époque, qu’est-ce que le médiéval et le fantastique ont encore à nous dire ?

Je crois que le fantastique, c’est le domaine du « what if ». What if… C’était comme ça ? Comme c’est de la fiction – et non pas de la science-fiction, qui est souvent politique, on peut se poser ces questions. La fantasy est souvent proche des préoccupations des gens, de l’amour de la nature et des hommes. Je crois que la fantasy, que ce soit au cinéma ou ailleurs, est là pour poser des questions. Pertinentes, très souvent.

J’ai beaucoup d’auteurs de fantasy qui sont des gens très préoccupés par ces questions. Je crois que la fiction, c’est déjà compliqué – mais la fantasy c’est encore pire, est-ce qu’on en a vraiment besoin ? On pourrait dire que non : ce dont on a besoin, c’est de manger, de gagner sa vie, d’élever ses enfants… Des choses très prosaïques. Mais qu’est-ce qui nous fait vivre, rêver, voyager dans l’esprit, imaginer différemment, oser imaginer autre chose ? Se rappeler que la vie est compliquée, riche, que le monde est vaste. La fantasy, je pense, a un rôle à jouer là-dedans. Ce n’est pas seulement de l’échappatoire. Il ne faut pas confondre. Très, très souvent, si vous analysez les grands textes fantastiques, cela pose beaucoup de questions. On s’aperçoit pas du tout en lisant, mais c’est une fois qu’on ferme le bouquin, on se dit : ah, là, il y avait quelque chose. L’humanité n’a jamais abandonné. On a cette tendance à mythologiser. Il y a ceux et celles qui le font pour le profit, le pouvoir – d’autres, pour aider les gens à réfléchir. Ca, ce sont les auteurs. Je préfère les auteurs.

« The Dark Tower » (Calendrier Tolkien 1991 – Allen & Unwin, 1990). HarperCollins Publisher / John Howe

Qu’est-ce qui vous inspire ?

Vous savez ce qui m’enchante ? Nous avons tous grandi avec les contes, les mythes, les grandes histoires… qui ont été traduits systématiquement des langues anciennes par les vieux barbus de 60 ans. Maintenant il y a toute une génération de femmes, qui revisitent L’Iliade, L’Odyssée, tout cela. Le grec ancien est notoirement imprécis – toutes les connotations, les sous-entendus sont en train de se faire un peu bousculer. Je suis absolument ravi. Je suis plusieurs autrices et traductrices et je me tiens très au courant de tout cela. C’est extraordinaire. Il était temps…

J’ai une grande grande affection pour les femmes artistes du début du XIXe siècle. Il y a des gens extraordinaires, dont les collègues masculins parlaient défavorablement… Je suis intarissable à ce sujet ! On les empêchait de se rendre dans les académies d’art. On estimait que l’esprit féminin était trop faible pour affronter les nus. On les empêchait de s’inscrire. Quand elles arrivaient quand même à s’imposer, on leur reprochait leur manque d’académisme. Donc, c’est win-win ! C’est horrible. Ce qu’on découvre, c’est injustice sur injustice.

C’est quand même dingue que la moitié de l’humanité dépense une bonne partie de son énergie à taper sur l’autre moitié. Et ça, c’est sans parler de tout le reste – le racisme, le sexisme, c’est un fléau. C’est un non-sens. Je ne comprends pas et je ne l’ai jamais compris. Le domaine des arts doit accueillir, être inclusif. J’ai une énorme affection aussi pour William Morris, qui était un type prodigieux, qui a réussi à mener cinq ou six vies en une seule, qui était féministe, anarchiste, socialiste, tous les -iste que vous voulez… Qui disait que l’art est inclusif. Si on lit ce qu’a écrit Morris, il y a plus de cent ans… C’est complètement actuel. On n’invente rien.

Quels films sont importants pour vous ?

J’ai vu très peu de films quand j’étais petit. Le premier que j’ai vu était un western. J’ai eu très peur. Je devais avoir huit ans, peut-être. La découverte du vrai cinéma, c’est venu quand je suis venu en France. Avec les ciné-clubs, par exemple… Mais je suis un grand fan de road movies. Candy Mountain… Evidemment Thelma et Louise. Les films comme Stalker, qui sont des films difficiles… C’est très éclectique, chez moi. Je suis un peu comme un gamin, au cinéma.

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