Pour son premier long-métrage, Mélisa Godet a choisi de parler des violences faites aux femmes et des spécialistes qui accompagnent ces dernières dans leur reconstruction. La scénariste et réalisatrice française s’étonne d’avoir réussi à convaincre aussi rapidement pour une thématique aussi délicate. Interview.

Bonjour Mélisa ! La Maison des femmes, c’est votre premier long-métrage. Vous y parlez de l’accompagnement et de la reconstruction des femmes victimes de violences. N’est-ce pas vertigineux pour un premier film ?
Si, complètement. C’est d’ailleurs pour ça qu’entre le moment où j’ai entendu parler de cet endroit et le moment où j’ai commencé à écrire, il s’est passé quatre ou cinq ans. Je savais que c’était un gros sujet et qu’il fallait le faire bien. J’avais l’impression qu’il fallait avoir atteint un niveau de maturité suffisant et être prête à le faire, professionnellement et humainement.
Concrètement, que propose cette structure qui a d’abord vu le jour à Saint-Denis, à côté de Paris ?
C’est une maison de soins pluridisciplinaires qui prend en charge les femmes victimes de toutes formes de violences. Elle leur permet de se relever et de retrouver leur dignité, leur liberté et leur santé, peu importe leur âge, leur milieu d’origine, etc.
Comment en avez-vous appris l’existence ?
Un jour, j’ai entendu Ghada Hatem, fondatrice de La Maison des femmes de Saint-Denis, parler de ce lieu à la radio. C’est quelqu’un qui a beaucoup d’énergie et qui parle très bien de son métier. Elle a retenu mon attention tout de suite. Je me suis dit que c’était une initiative citoyenne incroyable. La Maison a ouvert en 2016. Mais je me suis aussi étonnée qu’un endroit comme celui-ci n’existait pas déjà, avec l’idée de proposer aux victimes tout ce dont elles peuvent avoir besoin dans un seul endroit. En poussant la porte, ces femmes savent qu’elles ne verront que des professionnels formés à ces problématiques, qu’elles n’auront pas à se répéter et qu’elles ne craindront pas de ne pas être crues.
«Si une femme m’avait livrée son histoire, j’aurais dû la tordre pour que le scénario fonctionne. J’aurais été trop mal d’avoir la sensation de trahir des témoignages directs.»
Vous vous êtes rendue sur le terrain pour observer le travail de ceux qui leur viennent en aide au quotidien. Comment cela s’est-il passé ?
J’y suis allée avec une partie de l’équipe du film pour me rendre compte de l’atmosphère, mais avec parcimonie et très discrètement. J’avais peur, par ma présence, mes questions et mon regard extérieur, de menacer les parcours de soins en cours. C’est quelque chose de très fragile. Par la suite, j’ai beaucoup travaillé sur documentation et en discutant avec Ghada Hatem de son travail et de ses équipes. Elle a été une conseillère technique de luxe.
Vous n’avez donc pas récolté de témoignages directs parmi les femmes qui ont subi des violences ni assisté à leurs entretiens avec des médecins ?
Non, car il y a le secret médical. Je me suis vraiment donné la liberté de la fiction, néanmoins toujours documentée. Quand on écrit un scénario, pour que la fiction soit vraie, on est obligé de tordre la vérité à certains moments. Si une femme m’avait livré son histoire, j’aurais dû la tordre pour que le scénario fonctionne. J’aurais été trop mal d’avoir la sensation de trahir des témoignages directs. Alors j’ai pris la distance que permet la fiction, en m’assurant toujours que ce que je racontais était plausible.
«Même dans nos pays, la moitié de la population s’auto-limite, s’auto-censure et perd une partie de sa liberté du seul fait d’être une femme. C’est grave.»
Quel était votre rapport à cette thématique avant de faire ce film ?
Je suis une femme et je pense que nous sommes fort peu nombreuses à être totalement passées entre les gouttes. Les violences sont tellement multiples et massives dans notre société, ne serait-ce que quand on prend les transports en commun. En tant que femmes, il y a plein de choses qu’on ne fera jamais, juste pour limiter les risques. Même dans nos pays, la moitié de la population s’auto-limite, s’auto-censure et perd une partie de sa liberté du seul fait d’être une femme. C’est grave.
Qu’avez-vous appris lors de vos visites à La Maison des femmes ?
Le travail assez technique et spécifique à cette maison notamment sur les opérations qui suivent une excision. C’est merveilleux de savoir qu’une reconstruction est possible à l’endroit qui incarne la puissance du corps des femmes. Toutes les patientes ne le souhaitent pas bien sûr. Elles avancent à leur rythme, elles font comme elles le sentent. Il existe aussi différents types d’excision et j’ai compris à quel point cela déclenche des maladies chroniques qui poursuivent ces femmes tout au long de leur vie.
La productrice du film, Emma Javaux, a confié à d’autres médias que le scénario lui avait plu parce que le film ambitionnait de parler des violences sans qu’une scène de violence ne figure à l’écran. Pourquoi ce choix ?
C’était essentiel pour moi. Je n’ai pas envie de faire des violences sur les femmes une matière esthétique, ni de mettre des actrices dans ces situations sur mon plateau, quand bien même ce sont des situations fictives. Je sais que ça laisserait des traces. Ça reste une forme de violence. Et surtout, dans ces maisons, les femmes ne sont enfin plus des objets de violence. Elles sont désormais sujettes de leur vie. Elles prennent la parole, analysent ce qui leur est arrivé et reprennent les rênes de leur vie. Il n’était donc pas question de perdre du temps à mettre en avant des hommes qui les réduisent à l’état d’objet. Ça n’aurait pas été cohérent avec les intentions de cet endroit, ni avec mes convictions profondes.
Être scénariste et porter un film à l’écran en le réalisant, c’est un moyen d’avoir le contrôle sur le projet dans son entier ?
Il m’arrive d’écrire pour les autres, mais je déteste écrire avec quelqu’un d’autre sur mes projets. Je n’aime pas qu’on entre dans ma tête. Oui, j’aime maîtriser de bout en bout. C’est une grande responsabilité. Si on se plante, on est la seule responsable. Mais le chemin est passionnant. Je sais que si je veux porter des sujets qui me semblent importants, je dois passer par la réalisation.
«Je m’attendais à ce qu’on galère. Là, je mesure ma chance et je sais que ça ne sera certainement pas toujours comme ça.»
Avec un scénario qui aborde une telle thématique, avez-vous eu des difficultés à convaincre pour ce premier long-métrage ?
Pas tellement, en fait. La productrice, avec qui je travaille depuis 15 ans et qui m’a encouragée, et moi-même avons été les premières étonnées. On s’est posé beaucoup de questions en amont, notamment de savoir si les gens se déplaceraient en salles. Le sujet abordé est compliqué, il n’est pas “sexy”, si on peut dire. Mais le scénario a plu très vite aux agents, aux actrices et acteurs, et même à France 2, qui a participé au financement. On a eu un retour dans les deux jours, ce qui n’arrive jamais en principe. J’ai senti que tout le monde avait à cœur de porter le sujet. C’était merveilleux.
J’imagine qu’un tel alignement de planètes, ce n’est pas toujours le cas sur un premier film…
Non, justement, c’est assez incroyable de vivre ça. La norme, c’est qu’on vous dise «non» avant de vous dire éventuellement «oui». Un premier film, c’est souvent beaucoup d’endurance, ça prend du temps à sortir de terre. Alors je m’attendais à ce qu’on galère. Là, je mesure ma chance et je sais que ça ne sera certainement pas toujours comme ça. Mais c’est aussi rassurant sur l’état de notre milieu et de la société. Ça donne de l’espoir.
Comment les femmes et les hommes, qui œuvrent dans les Maisons des femmes, ont-ils réagi à ce coup de projecteur sur eux ?
Une grande tournée d’avant-premières a été organisée en France et dans des villes qui abritent ces structures. Les équipes locales ont été invitées aux projections en salle. Ça a toujours été hyper émouvant et très joyeux. Toutes ont une joie immense à faire ce qu’elles font au quotidien, elles ont énormément d’énergie et d’humour. Elles se sont reconnues dans le film. Elles se sont vues mises au rang d’héroïnes, ce qu’elles sont dans la réalité. Elles ont pris l’hommage. C’était très beau.
«Il manque encore énormément de structures dans les campagnes, là où rien n’est accessible à ces femmes à moins de 30 minutes de route.»
Des victimes se sont-elles reconnues également ?
Bien sûr. Certaines femmes prennent la parole dans les salles pour nous parler de ce qu’elles ont traversé. C’est hyper courageux de le faire devant 300 personnes. Et en même temps, c’est sûrement libérateur aussi. Ce film permet d’ouvrir des discussions qui n’ont peut-être pas encore eu lieu au sein des familles.
Une sortie quelques jours après le 8 mars, qui marque la Journée internationale des droits des femmes, c’était voulu ?
Il y a un hasard des calendriers, mais quand même. Avec la productrice, on est allées présenter le film à Lyon ce jour-là. Dans la salle, il y avait plein de femmes qui sortaient de la manifestation. Elles avaient plein de paillettes sur le visage, elles étaient galvanisées par cette journée. Ça faisait sens. En plus, le film se termine sur une manif.
Qu’est-ce que ces manifestations représentent pour vous ?
Ce sont des grands moments de joie, de sororité et d’humanité. Des moments très festifs et pacifiques. Je crois que c’est comme ça que le message passe le mieux. Les âges et les sexes sont mélangés, et on peut y emmener les enfants. C’est important de faire ce bruit-là régulièrement.
Combien existe-t-il de Maisons des femmes aujourd’hui en France ?
À ce jour, 34. C’est super, mais c’est aussi insuffisant. Il manque encore énormément de structures dans les campagnes, là où rien n’est accessible à ces femmes à moins de 30 minutes de route. Encore faut-il qu’il y ait des transports en commun ou qu’elles aient le permis ou le droit d’utiliser la voiture. Sans compter que l’afflux de patientes est massif. Il y a parfois deux, quatre, sept mois d’attente.


Titre : La Maison des Femmes
Réal.: Mélisa godeet
Acteurs, Actrices : Karin Viard/Laetitia Dosch/Eye Haïdara/Oulaya Amamra/Pierre Deladonchamps/Juliette Armanet/Jean-Charlese Clichet/Laurent Stocker/Aure Atika
Sortie : 11 mars 2026
Genre : Drame, Société
Durée : 110 minutes
Distrib. : Pathé Films


