Ella Rumpf : «En Suisse, gagner son fric en tant qu’actrice, c’est vraiment difficile»

Lauren von Beust
Lauren von Beust
Amoureux du film «American Gigolo», ses parents la prénomme en hommage à l'actrice américaine Lauren Hutton. Ainsi marquée dans le berceau, comment aurait-elle pu, en grandissant, rester indifférente au 7ème art ? S'enivrant des classiques comme des films d'auteur, cette inconditionnelle de Meryl Streep a prolongé sa culture en menant des études universitaires en théories et histoire du cinéma. Omniprésent dans sa vie, c'est encore et toujours le cinéma qui l'a guidée vers le journalisme, dont elle a fait son métier. Celle qui se rend dans les salles pour s'évader et prolonger ses rêves, ne passe pas un jour sans glisser une réplique de film dans les conversations. Une preuve indélébile de sa passion. Et à tous ceux qui n'épellent pas son prénom correctement ou qui le prononcent au masculin, la Vaudoise leur répond fièrement, non sans une pointe de revanche : «L-A-U-R-E-N, comme Lauren Bacall !». Ça fait classe !

Adolescente, elle rêvait des planches. Mais, pour plusieurs raisons, elle a privilégié le cinéma et en a fait son métier. Il y a une dizaine de jours, l’actrice franco-suisse Ella Rumpf s’est rendue au festival Rencontres 7e art à Lausanne. Elle y a parlé de ses débuts au théâtre, de quelques rôles marquants au cinéma et de son sentiment d’être de partout tout en n’appartenant nulle part.   

«En Suisse, gagner son fric en tant qu’actrice, c’est vraiment difficile.» Et tant mieux pour elle. Sans cela, Ella Rumpf n’aurait peut-être jamais quitté Zurich. Quoi que si, en fait. Parce qu’elle ne tient pas en place. La semaine dernière, l’actrice franco-suisse s’est rendue à l’École de jazz et de musique actuelle de Lausanne pour parler de sa carrière dans le cadre du festival Rencontres 7e art. Actuellement à l’affiche de «Coutures» avec Angelina Jolie, la trentenaire, qui compte déjà plus de dix ans dans le métier, n’a pourtant pas fait ses premiers pas sur un tournage, mais sur les planches. Dans «Roméo et Juliette, à l’âge de 14 ans», se souvient-elle. 

Sa scolarité à l’École Steiner, connue pour révéler et développer la créativité propre à chacun, a été une révélation pour la «très, très, très mauvaise élève» qu’elle était. L’école publique ne convenait en effet pas à cette enfant avec un trouble du déficit de l’attention. «Cette école privée, c’était le dernier espoir de mes parents. Là-bas, je me suis trouvée quand j’ai découvert le théâtre. J’ai eu la chance d’avoir des professeurs qui m’ont encouragée», confie l’actrice. 

«J’ai fait des expériences désagréables»

Si la jeune Ella ambitionnait de faire de la scène son métier, la ville où elle a grandi ne lui permettait pas de vivre de ses rêves. «Je m’ennuyais à Zurich. J’étais trop curieuse et je cherchais des réponses. C’est pour ça que j’ai tenté plein de choses différentes», raconte celle qui a toujours ressenti le besoin de multiplier les rencontres et de s’en nourrir. 

Une fois sa scolarité achevée, elle s’est envolée pour Londres pour y étudier le théâtre. Mais elle en a découvert aussi une face sombre. «Je me suis très rapidement rendu compte qu’il y avait énormément d’abus. La domination masculine est très présente et je n’avais pas envie d’être dominée. J’ai fait des expériences désagréables et je voulais me protéger.» À cela se sont ajoutés le trac et la difficulté de se poser au sein d’une troupe pour celle qui rêve toujours d’ailleurs. 

Ella découvrira le 7e art en parallèle et n’ira pas au bout de son cursus. Elle abandonnera ses études théâtrales au profit d’un tournage en Allemagne. «Je ne viens pas d’une famille qui a beaucoup d’argent et, comme c’était à moi de m’assumer, j’ai privilégié le cinéma pour pouvoir vivre», explique-t-elle. Elle vivra quelques années à Berlin.  

Elle n’appartient nulle part

Née d’un père suisse et d’une mère française, l’actrice de 31 ans, qui a reçu une éducation en allemand, révèle qu’avoir la bougeotte a longtemps questionné son appartenance. «Comme je n’ai jamais été vraiment suisse ni vraiment française, je n’ai jamais eu a l’impression d’appartenir à quelque part. Je me suis parfois sentie à part, seule et incomprise, avant que je ne comprenne que ma place était peut-être dans cet entre-deux, justement. À la croisée entre différentes cultures et différents langages.» Et d’ajouter : «C’est une place qui m’a apporté beaucoup de liberté. Ça a nourri ma curiosité. C’est une énorme richesse.» 

La France l’appelle autour de 2015. La réalisatrice Julia Ducournau (Palme d’or au Festival de Cannes pour «Titane» en 2021) cherche une actrice pour compléter le casting de son body horror, «Grave». Ce sera Ella. «À ce moment-là, je sortais d’un film à Berlin pour lequel j’avais passé trois mois à m’entraîner au combat et à faire du sport. J’avais une vie très mouvementée. Quand j’ai lu le scénario de «Grave», je me suis dit que ça avait l’air intense. Je n’ai pas tout capté au début, mais ça m’a paru être dans la lignée de ce que j’aimais faire.» Un gore intense, c’est le mot. 

Un appétit pour la provocation 

Ella Rumpf y incarne Alexia, étudiante à l’école vétérinaire, dont la petite sœur Justine (Garance Marillier), la rejoint pour poursuivre les mêmes études. Lors d’un bizutage, la cadette est contrainte d’ingurgiter de la viande, alors qu’elle est végétarienne. Il n’en faudra pas davantage pour déclencher chez elle une frénésie cannibale irrépressible. Un film qui traite de la transgression, de l’addiction, du passage à l’âge adulte, de l’éveil sexuel ainsi que des secrets familiaux. Le rôle de l’aînée qui ouvre la voie correspond à l’état d’esprit de la jeune actrice qui n’a que 20 ans à l’époque. «J’avais envie de faire du cinéma, non pas pour plaire, mais pour provoquer, lâche l’artiste. Je ressentais une colère en moi, celle que l’on peut avoir quand on est jeune femme. Julia a réussi à la traduire à l’écran.» 

La violence y est omniprésente. «Je pense qu’elle est la métaphore de notre violence intérieure, complète Ella Rumpf. Elle est peut-être liée à la pression générale à devoir trouver notre place dans la société. Il y a une violence à vouloir appartenir à ceux qui dominent. Le film traite aussi du rapport de domination entre sœurs.» Elle a d’ailleurs eu l’impression d’être celle de Garance Marillier à la seconde où elle a fait la connaissance de cette dernière. Les deux jeunes femmes n’ont jamais perdu contact. «On s’est téléphoné la semaine dernière encore», glisse-t-elle. Le film aura aussi questionné la relation qu’Ella entretient avec sa propre petite sœur: «J’ai pris conscience que ça n’avait pas toujours été facile pour elle d’être la cadette et d’avoir quelqu’un pour la précéder. À un moment donné, si l’on veut continuer à évoluer ensemble en famille, un rapport d’égal à égal doit se créer.»

Ses choix de carrière ont toujours été guidés par ses envies. Pour Ella Rumpf, jouer, c’est aussi s’engager et représenter la solidarité féminine, l’égalité ou encore la maternité, par exemple. «Faire de l’art non-politique, c’est possible, mais ce n’est pas pour moi. Dans chaque rôle, j’essaie de raconter quelque chose qui me tient à cœur, même si ce n’est pas toujours simple.» Et d’ajouter : «J’ai une envie d’apprendre de chaque film. Je grandis et j’évolue avec chacune des rencontres que je fais.»

Elle a assumé son côté nerd pour Marguerite

En 2024, elle remporte le César de la meilleure révélation féminine pour son rôle de brillante mathématicienne dans «Le Théorème de Marguerite». Elle passera un nombre incalculable d’heures à apprendre des quantités de formules par cœur. Jusqu’à en apprécier l’exercice, admet celle qui était pourtant habituée aux mauvaises notes en maths. «J’avais envie de faire un film qui donne envie de s’accepter, même si on est bizarre. J’ai assumé mon côté nerd pour rendre mon personnage attachant, plaisante-t-elle. J’aime montrer à quel point les gens qui sont un peu à part sont chouettes. Il faudrait d’ailleurs écouter un peu plus les gens qui tricotent dans le coin. Ils ont souvent des choses bien plus importantes à raconter que les grandes gueules.»

Après une vingtaine de rôles au cinéma, l’actrice ne cache pas que la réalisation lui fait de l’œil. «L’envie me taquine depuis longtemps», concède-t-elle. Et des idées, elle en a. «Mais faire un film, c’est tellement difficile. Il faut s’accrocher à un projet pendant trois à sept ans et ne penser plus qu’à ça. Il faut vraiment du temps pour ça et pour le faire bien.» Malgré de mauvaises expériences dans les coulisses du théâtre, Ella Rumpf n’a toutefois pas baissé le rideau. «Si, à l’avenir, j’ai la chance de rencontrer des metteurs en scène qui veulent travailler avec moi, ce sera avec plaisir. Mais dans la non-violence.» Le message est clair. 

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