Après plus de trente ans dans la production et distribution de films (Largo Winch, Les trois frères : le retour), Patrick Godeau s’est enfin décidé à franchir le pas et il réalise, avec « Chouquette », un premier film qui nous fait voyager dans un univers où il règne une folie douce et attachante, dans lequel Sabine Azéma joue une dame un peu folle et très seule dans son manoir breton accompagnée d’une otarie comme animal de compagnie. Départ pour un road-movie, presque fantastique.

Pouvez-vous en quelques mots nous présenter Chouquette ?
« Chouquette » pour moi est un dessin de santé dont le personnage est assez proche d’Audrey Hepburn dans « Breakfast at Tiffany », ce sont ces personnages féminins qui sont fissurés, mais qui font bonne figure. Après grâce à dieu ou grâce au scénario, il y a des éléments qui font qu’on espère que la personne n’est pas la même à la fin du film qu’au début, à l’écran puis si possible dans la salle. C’est un personnage qui est fort clos, dans tous les cas de figure et qui grâce à certaines montagnes russes peut finir si possible autrement et mieux.

Est-ce qu’on peut dire que le film est un road-movie fantastique ou à la limite du fantastique ?
Est-ce vôtre avis ?

Oui, puisque dès les premières minutes du film on est projetés dans un décor incroyable qui vient en grande partie de la beauté du paysage de la région mais aussi l’environnement de Chouquette. On y retrouve une femme vivant dans un milieu très bourgeois seule avec son phoque, plus précisément avec une otarie en guise de chien par exemple…
Je suis entièrement d’accord pour résumer le film comme étant un road-movie fantastique mais quelqu’un dirait : « êtes-vous d’accord que le film est un road-movie initiatique ? », je serais tout à fait d’accord aussi. C’est juste pour dire que ce qui me plaisait, c’est d’être sur le film. Si je reprends ce que vous avez dit sur le début du film, il n’est pas là le début du film, il est encore avant sur les planètes, avant d’arriver dans un paysage un peu étrange, on est dans un univers et l’univers ce n’était pas du tout pour faire en sorte que ce soit fantastique. On part dans un univers qui est l’univers de l’enfant, bien qu’on ne le sache pas encore, qui lui est transmis par son grand-père qui est le mari de chouquette. C’est surtout pour essayer de mettre en place des espèces de montagnes russes vues par un enfant. Et donc, c’est surtout dans les disproportions que c’est intéressant et où ça peut être drôle. Elle sort de son bain, il n’y a rien d’extraordinaire, si ce n’est qu’elle est avec un phoque, et si ce n’est que le paysage est un peu lunaire. Et puis après on pourrait presque se demander si lorsque l’enfant arrive, dans les proportions encore, ce n’est pas comme si c’était un géant qui regarde dans le microscope deux femmes, voire trois, qui sont sous forme de scarabées minuscules sur le dos en essayant de se remettre sur les pattes, parce que c’est un peu ça aussi ces trois adultes. Donc je suis tout à fait d’accord avec vous pour dire que c’est un road-movie fantastique, mais en même temps si possible de faire en sorte qu’on soit toujours dans le pour de vrai. Et si on est toujours dans le pour de vrai, on n’est pas exactement dans le fantastique. Donc voilà, on a donc essayé d’être tout le temps sur cette ligne qui permet, je l’espère, par moments, d’être dans un décalage, dans un qu’on peut rire ou rire intérieurement. Je m’en fous du moment qu’on rit ou qu’on sourit, en tout cas qu’on se projette et qu’on n’ait pas envie de quitter ce véhicule spatial qui est juste un véhicule orange qui fait le tour de la Baie de Morlaix, mais on a l’impression qu’ils font le tour de la planète. Chouquette, on a l’impression qu’elle sort de sa planète pour faire le tour d’une autre planète. Donc, voilà, c’est tout le temps dans ces proportions-là que j’ai essayé de me dépatouiller pour donner l’impression au spectateur d’être un funambule derrière le petit Lucas, qui se farcit des adultes qui sont beaucoup moins matures que lui. Et qui surtout ne se rendent pas compte là aussi d’une disproportion, puisque c’est tout le temps dans les proportions et les disproportions. Lui, il a à la fois l’impression qu’il est immortel, comme tous les enfants de neuf ans quasiment, mais en revanche, il est parfaitement conscient que ces deux femmes-là en ont pour dix ans pour l’une, quinze ans pour l’autre peut-être vingt ans au maximum et il a l’impression qu’elles se foutent des nuages noir sur la tête, sans se rendre compte de la jouissance qu’il leur reste à vivre.

C’est ce qu’on remarque dans le film, au début cet enfant peut être perçu comme un personnage secondaire, mais par la suite il prend place dans l’histoire et fait la liaison finalement…
On peut même dire qu’il prend la place de Gepetto. Donc encore une fois oui-oui fantastique et oui-oui quotidien, c’est oui-oui sur les deux jambes.

Pour revenir à l’enfant, comment s’est passé le casting pour trouver un jeune acteur avec cette présence, est-ce son premier film ?
Non, il a fait des tout petits rôles mais pour tout vous dire la directrice de casting enfant est partie en claquant la porte car elle ne comprenait absolument pas pourquoi je voulais le choisir. Il ne devait pas jouer mieux, peut-être même moins bien que le trio de tête mais je trouve qu’il avait une présence et un regard qui me plaisaient énormément et je ne pense pas avoir eu tort et je pense qu’il a eu lui tout à fait raison de jouer comme il joue car il a, c’est vrai, une vraie présence.

C’est effectivement l’une des premières choses qu’on constate c’est le regard et presque le naturel qu’il dégage au milieu de ces trois adultes.
J’aime beaucoup parler de cinéma en terme enfantin de pour de vrai et pour de faux parce que c’est ça le cinéma dès le départ mais c’est de plus en plus vrai maintenant. Il y a une sorte de jouissance par moment à voir des documentaires et trouver qu’ils sont dix fois plus intéressants que certains films et puis certains films qui sont extraordinaires, alors que c’est juste une version détournée d’un documentaire. Avant on allait au cinéma, on voyait n’importe quoi, c’était avant-guerre et après-guerre, on allait au cinéma et on voyait un peu ce qui était en devanture, après on allait voir des acteurs, après on allait voir un metteur en scène et maintenant, on va voir un film, un scénario, et c’est toujours le scénariste et le spectateur sur le pour de vrai et le pour de faux. Tout ça pour dire que dans Chouquette je trouve que c’est lui le curseur du pour de vrai et du pour de faux. C’est lui qui voit juste, je n’ai pas dit qu’il était Jésus ni la vérité incarnée, c’est juste qu’il voit juste. Avec peut-être l’impression, pour lui, d’avoir une responsabilité incroyable d’avoir tous ces adultes sur le dos. Avec peut-être un dépassement, peut-être qu’il n’est pas aussi responsable de tous ces adultes, mais il a l’impression d’être responsable de tous ces adultes qui ne sont pas adultes. Ça fait partie de tout ce parcours rocambolesque de ce road-movie.

Il y a justement un quatrième personnage, Jeoffrey, qui est peut-être l’ange gardien…
Je suis moins sympa que vous, je lui disais, tu es le deuxième phoque (rires)

Il est vrai que dans le film il a un rôle assez particulier, bon déjà à la base lui il vient du comique…
Je ne le connaissais absolument pas ! On a décidé de travailler ensemble une semaine avant le tournage. Bon, j’aime beaucoup les comédies anglo-saxonnes et Alice, c’est comme un compte et « chouquette », c’est aussi presque comme un compte pour enfants adultes. On pourrait presque se dire qu’il a la même empathie qu’un animal de compagnie. Il y a deux béquilles sympathiques qui ont de l’empathie envers Chouquette, c’est le phoque et lui. Quand elle boit, il est ivre quasiment. Je trouvais ça assez touchant parce qu’elle est quand même un peu dure la camarade et il y en a deux qui lui pardonnent d’emblée, c’est le phoque et lui.

En tout cas il a un rôle avec quasiment pas de dialogues mais comme l’enfant il a beaucoup de présence. Il y a très peu de personnages dans le film mais ils sont tous très présents.
Ils remplissent bien, et ça suffit largement (rires). Elle rentre dans les toilettes, il a déjà rempli le verre de Vodka. Je sais pas si je devrais le dire ; il y avait un scénariste Gérard Brasche qui était le scénariste de Polansky entre autres, qui était agoraphobe. Je crois qu’un jour une étudiante qui voulait faire une thèse sur lui qui est venue le voir. Elle est partie, il l’a suivie et il a été guéri et c’est sa femme qui en a souffert ce n’est pas lui. C’est un peu ça, je trouve le personnage de Joeffrey.

L’une des particularités du film c’est le paysage et les décors, c’est l’une des premières choses qui interpelle lorsqu’on a atterri sur terre, on se retrouve face à ces beaux paysages qui amènent une petite touche de fantastique. C’est très ensoleillé, très beau, on ne dirait pas que c’est à côté de chez nous.
Tout d’abord c’est tiré d’un livre où tout se passe à Saint-Tropez, j’ai adapté le bouquin pendant deux ans.

Parce qu’à la base l’histoire c’est dans un univers plus « bling-bling »
C’est totalement « bling-bling ». J’ai adapté le bouquin pendant deux ans à Saint-Tropez, puis j’ai eu un refus et je me suis dit, je vais entièrement le réécrire. Et en le réécrivant je l’ai fagocité non seulement et avant tout sur un plan plus personnel. Et j’ai voulu le faire là-bas parce que je connais la région, c’est la Bretagne, plus précisément la Côte D’Armor et le Finistère nord. Et j’ai vécu 18 ans dans un endroit et quasiment plus que ça dans l’autre. Et pour tout vous dire lorsque je l’ai écrit, j’ai fabriqué un puzzle, je n’ai pas fait de repérage, je me suis dit cette scène va se passer là, on enchaînera là-bas. Je n’étais absolument pas sûr que ça marcherait. En revanche, j’ai fait plusieurs préparations de film parce que j’ai eu beaucoup de mal à le monter donc je l’ai fait avec différents techniciens, et à chaque fois, je regardais s’ils tiquaient ou pas en disant tiens là, je ferais le début de tel plan-là, à la fin personne n’a tiqué, je me suis dit, je vais continuer. C’est donc un assemblage très étrange, très particulier de différents lieux qui sont parfois espacés de 150km. Mais c’est principalement en côte d’Armor où se trouve le jardin que j’ai vu naître si je puis dire et l’autre Finistère Nord, c’est là où mon père est né où j’ai passé beaucoup d’étés dans une folie complète. Il faut être très clair, moi, j’avais quatorze ans, j’étais avec des jeunes de vingt-quatre, vingt-cinq ans et c’était complètement fou. Je sais que ça peut paraître bizarre, mais j’ai fait tout ça dans tel et tel endroit parce que je l’imaginais comme ça, ça m’a été imposé très naturellement et ça m’énerve quand on me dit que c’est un paysage de carte-postale ou autre. Ça ne veut rien dire, quand on voit un film américain qui se passe en plein désert, on ne dit pas que c’est un désert de carte postale, on trouve que c’est un décor profondément américain. Donc, là, pour moi, c’est la même chose, je trouve que c’est profondément Breton. Pour moi la Bretagne, c’est ça aussi en tout cas, c’est ce que j’aime aussi, ce n’est pas artificiel, en tout cas, pour moi c’est tout le contraire.

On peut aussi se poser la question sur le choix du paysage car il peut donner à Chouquette un côté plus sensible et attachant par rapport à l’histoire du roman où les gens peuvent peut-être moins se reconnaître dans cet environnement « bling-bling ».
Vous avez tout à fait raison ! Désolé, je ne répondais pas votre question, mais je réponds à une remarque qu’on m’a fait en disant c’est un paysage de carte-postale, une Bretagne de carte-postale, ça m’a profondément énervé donc j’ai répondu à cette remarque. En fait, si je répondais à votre question, ce serait d’abord beaucoup plus intelligent, je l’ai fait pour cette raison. On a surtout besoin de se rendre compte qu’elle est seule et je trouvais ça beaucoup plus intéressant de pousser le bouchon un peu plus loin. C’est-à-dire elle est seule, sur une île, et de lui fabriquer une colonne vertébrale, un peu à la Audrey Hepburn; c’est-à-dire, je fais un jardin à telle heure, je bois ma Vodka à telle heure, je nage à telle heure, etc. Et de commencer comme dans un conte d’enfant. Je pense que la solitude et attendre quelqu’un, on peut aussi bien le faire au milieu d’un monde qui grouille, d’abord, je ne suis pas sure que ce soit passionnant et ensuite, je ne trouvais pas absurde, toujours dans le contexte du pour de vrai et pour de faux, de commencer un peu comme un conte d’enfant. C’est un peu, il était une fois dans un manoir ou dans un château une dame dans un jardin, etc. Si ce n’est que là, on commence à déraper vers « Shrek » « et le prince va venir… » mais là il y a Lucas l’enfant qui dit « oui, oui mais il va venir quand tu seras partie ». Donc, voilà, je trouvais intéressant de mettre tout ça dans une planète un peu spéciale et qui est l’aboutissement des planètes du générique de début et qui accentue le côté « il était une fois, très loin, il y a très longtemps » mais il n’y en a plus pour très longtemps pour certaines personnes qui ne s’en rendent pas compte. Mais tout ça sur le ton d’une comédie, sinon on va se faire chier (rires).

Est-ce que vous envisagez déjà la suite, l’après « Chouquette » ?
J’ai deux idées pas d’après un livre, mais je m’aperçois que c’est dans la lignée mais je ne m’en étais pas rendu compte. Je vais les développer de front. Par ailleurs, je continue la production par ce que j’aime beaucoup ça. J’ai produit après chouquette Barbara, vous l’avez suivi ?

Non, pas encore par manque de temps.
Voyez-le j’aimerai bien avoir votre avis.

En tout cas mes collègues de la rédaction l’ont vu à Cannes et j’en ai entendu que du positif. C’est un projet très particulier en tout cas.
J’aimerai bien que vous me disiez ce que vous en avez pensé quand vous l’aurez vu parce que j’aime beaucoup.

Avec plaisir !

 

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