Nous avons eu la chance de rencontrer Tom G. Fischer, assistant personnel du maitre Giger et lui-même connu comme membre fondateur de groupes cultes tels que Hellhammer, Celtic Frost et Triptykon pour parler de son rapport personnel avec lui, de l’artiste et de l’homme.


Tom, peux-tu nous raconter pourquoi tu as voulu contacter Giger et nous décrire la première rencontre avec lui ?
J’ai connu l’œuvre de Giger gamin déjà car mon père avait un tableau de lui. Plus tard, à la fin des 70’s, j’ai lu ses livres et dans Hellhammer, notre premier groupe professionnel, nous étions de l’avis d’avoir, dans notre musique et notre imagerie, quelque chose de proche du monde de Giger. C’était un génie et un rêve de pouvoir un jour pouvoir travailler avec lui, mais nous n’avons jamais pensé que nous aurions cette possibilité. Nous l’avons quand même humblement contacté et il a été sympa de nous répondre, même si nous n’étions personne, un group sans contrat discographique. Il nous a quand même pris au sérieux, il nous a contacté et proposé une collaboration. Ma première impression était d’une personne très ouverte et généreuse.

Est-ce que cette rencontre a d’une certaine façon changé ta vie ?
Bien sûr ! A l’époque j’avais vingt ans et tout le monde dans la scène musicale suisse se moquait de nous. Les musiciens, les organisateurs de concerts et les maisons de disques. Ils disaient qu’avec ce bruit, nous n’aurions jamais de succès. Un label zurichois nous a dit de commencer à répéter avant d’écrire de la musique. Nous voulions jouer live, mais tous les organisateurs se moquaient de nous. Et le seul qui nous ait pris au sérieux à l’époque était Hans-Ruedi Giger, qui dans les années soixante, lui même était un artiste très underground et qui proposait un art contesté. Il a compris notre situation et a été plus ouvert que les autres. Il est devenu notre mentor et ça a changé notre vie. Être pris au sérieux par un artiste de ce calibre était pour nous quelque chose d’énorme et la sortie de notre premier album en 1985 à été une des choses les plus importantes de ma carrière et ça a touché profondément ma vie.

Quel avis a eu Giger sur votre musique à l’époque ?
Je ne peux pas répondre à sa place, mais je pense qu’elle l’a intéressé d’une certaine façon. Je ne sais pas s’il l’aimé vraiment, car il était un gros fan de jazz. Il était quand même ouvert, car il a aussi écouté du prog rock, mais Hellhammer était à l’époque plutôt radical et peut-être que ça l’a touché par le côté extrême et sombre. Qu’il ait été fan de notre musique, franchement, j’en doute sérieusement. Plus tard, avec Triptykon je sais qu’il a beaucoup aimé certaines morceaux, mais avec Hellhammer, c’était plutôt une connexion au niveau artistique ou d’aime.

HR GIGER

HR GIGER

Est-ce que on pourrait décrire ta musique, de Hellhammer à Tryptikon, comme étant une sorte de bandes sonore pour les œuvres de Giger ?
Bien sûr ! C’est aussi notre impression depuis le début. Giger donnait une ambiance visuelle similaire à celle que nous proposions à un niveau musical. Et je dis ça en toute humilité. Il était très clair pour nous que nous n’étions personne et lui un génie, je ne veux pas me mettre à son niveau, je le respect trop, mais j’ai toujours pensé que notre musique avait une émotion similaire et qu’elle pouvait être utilisée comme Soundtrack pour ses tableaux. C’est aussi pour cette raison nous nous sommes présenté à lui à l’époque. Et jusqu’à la fin, il a aussi senti la même chose, car même avec Triptykon, il est venu vers nous et a proposé une collaboration. Donc je pense qu’il a jusqu’à sa mort eu la même impression, autrement il ne l’aurait jamais fait.

L’art sous toutes ses formes donne des émotions, que ça soit en musique ou en peinture, et je pense que dans mon cas, la musique de Triptykon se combine très bien avec les œuvres de Giger, car très sombres, profondes et lourdes. Je pense aussi qu’avec Triptykon, nous sommes arrivés au plus près, même si avec Celtic Frost, surtout sur ‘To Mega Therion’, ça s’est très bien passé. Mais je crois qu’avec Triptykon, nous sommes arrivés à rendre justice à ces tableaux.

Après toutes ces années, tu es arrivé à avoir une relation très proche avec Giger, est-ce que tu n’as jamais pensé à créer un projet qui unifiait ta musique avec l’œuvre de Giger, une sorte de spectacle audio-visuel ?
Nous y avons pensé, mais pour moi, il n’était pas question de le faire, car je ne voulais pas profiter de Giger et de son nom. Il y avait déjà assez de connections. Je ne voulais pas lier tous les aspects de mon groupe avec Giger et profiter de sa célébrité. Il a été déjà très important et symbolique de commencer la nouvelle aventure Triptykon en 2008 avec une peinture de Giger car avec Celtic Frost, il nous à déjà permis un démarrage et il était très important pour moi de commencer ce groupe avec Giger. Mais je ne serais jamais allé vers lui, même pas pour une pochette. Travailler encore ensemble a été son idée. Je ne voulais pas profiter de lui et perdre ma liberté de travailler avec d’autres artistes. Mais il est venu vers moi en proposant une nouvelle collaboration pour une pochette et j’ai dû reconsidérer tout le concept. Nous avions déjà commencé une coopération avec un autre artiste pour la pochette. J’étais très surpris. Il a fallu au moins un mois pour décider de le faire car c’était un honneur énorme que Giger nous offre son aide. Nous avions déjà sur scène les backdrop avec des œuvres de Giger et pour moi, c’était assez. Je ne voulais pas exagérer. Il y a déjà beaucoup de battage après sa mort et je ne veux pas monter dans le train de sa célébrité, ça serait très irrespectueux. Bien sûr, on pourrait travailler et créer sans fin avec les œuvres de Giger, mais je ne veux pas non plus me limiter à son art. Je lui dois beaucoup et j’ai connu une personne très généreuse et il serait irrespectueux de l’utiliser jusqu’au bout du bout. Je ne lui ferai pas ça.

Hans Ruedi Giger

Hans Ruedi Giger

Je pensais plutôt à quand il était encore vivant.
Oui, je comprends. Je crois qu’il aurait été très ouvert pour une chose comme ça. Mais même s’il avait été encore vivant, le problème c’est qu’il a arrêté d’être créatif dans les années quatre-vingt-dix. Il se sentait vidé, il ne voulait pas se répéter. C’est pour ça qu’il a arrêté de créer de nouvelles œuvres. La plupart de ses travaux récents sont au musée de La Gruyère et les sculptures sont dérivées d’œuvres déjà existantes. Il n’a plus rien de nouveau.

Comment la pochette de Triptykon a-t-elle été créée ? D’où arrive le concept ? Est-ce qu’il est arrivé avec le concept inspiré par la musique ?
La toute première pochette est mon idée car je lui ai demandé s’il pouvait la dessiner. Et ce concept, je l’avais dans ma tête depuis des années car il aurait dû être celui de l’album suivant de Celtic Frost. Et quand le groupe s’est arrêté et que j’ai fondé Triptykon, j’ai redemandé à Giger. Il a vécu toute cette phase. Il a vu comme j’étais complètement détruit quand Celtic Frost s’est séparé. Le groupe était mon œuvre, ma vie. J’étais très triste et littéralement à terre et il a tout vécu. Il a rendu le démarrage de Triptykon plus facile. En ce qui concerne la réalisation de la pochette, j’avais déjà l’idée en tête et je savais très bien ce qui était très important pour lui. Je suis allé chez lui avec tout le concept et il a accepté. Quand le premier album de Triptykon est sorti, je lui ai amené une maquette et il a beaucoup aimé. Des mois plus tard, j’étais ici dans l’atelier, nous nous sommes assis ensemble et il m’a dit que jamais avant nous un groupe n’avait aussi utilisé une de ses œuvres et avec autant de respect. C’était un honneur énorme. DU coup, il aurait très volontiers retravaillé avec nous. Je ne serais jamais revenu vers lui pour obtenir une autre pochette et puis une autre, ça aurait été ingrat de ma part. Mais c’était son idée et nous nous sommes mis d’accord pour trois albums au total, pour créer un…Triptykon. Nous avons donc deux autres pochettes dessinées. Une pour l’album qui vient de sortir, que Giger a pu encore voir et approuver. Et je suis content qu’il ait pu le faire car c’était très important d’avoir son consentement. Le prochain album de Triptykon serait la dernière pochette qu’il a dessinée.

Est-ce qu’elle sera donc publiée ?
Je ne vais pas la publier sans l’autorisation de sa veuve, mais pour le moment cet album va être une sorte de mémorial, un des dernier travaux dans lequel il était impliqué et qui correspond à ses désires.

La pochette de Triptykon by HR Giger

La pochette de Triptykon by HR Giger

J’ai trouvé le documentaire très touchant. D’un côté, l’atmosphère est très sombre, surtout les images prises ici dans sa maison et l’atelier. De l’autre, on voit un Giger vieux et évidemment malade et qui fait un peu peine à voir. Est-ce que tu penses que ce documentaire reflète au plus près la personne et l’artiste qu’était HR Giger ?
J’ai eu le même sentiment que toi en le regardant. J’ai fait cette interview pour le documentaire, mais n’ai eu aucun autre rôle dans la réalisation et pour moi aussi c’était un concentré d’émotions la première fois que je l’ai vu. J’ai aussi été très touché et j’ai dû d’abord le digérer. C’était beaucoup d’émotions très mélancoliques. J’ai dû le revoir pour le digérer au mieux. Il y a trop de matériel et d’émotions pour nonante minutes, mais dans un sens positif. Il est dense. Le film rend justice à l’artiste, mais il y a plusieurs personnes entre les amis de Giger qui pensent qu’on montre trop de lui à la fin de sa vie quand il était très malade et qu’on aurait pu montrer plus du passé en utilisant du matériel filmé avant. Je n’ai pas trop de problème avec ça car je l’ai aussi connu comme ça. Il était très touché au niveau physique, mais intellectuellement complètement actif. Et certain jours, on pouvait encore avoir des discussions très profondes avec lui. Il a été Giger jusqu’à la fin. Parfois dans le film, ce ne se voit pas, car il est souvent taciturne. Mais il s’agit d’un documentaire et pas d’un film et donc on montre le Giger de ces dernières années. Le doc arrive quand même très bien à valoriser sa génialité et son art. On le voit aussi dans des images d’archive quand il était plus jeune, donc je pense que d’une manière générale, c’est un documentaire très réussi, surtout très humain. Giger dans les medias est décrit souvent par des clichés et on ne parle que du Horror-Giger ou du Alien-Giger, mais ce documentaire montre Giger sous un autre angle. L’intérêt du film est de montrer le Giger-être humain et pas le cliché.

Quand même je trouve qu’on aurait pu donner plus d’espace au Giger enthousiaste qui court dans le set d’Alien, celui sarcastique qui se moque de l’église et l’enthousiasme visionnaire de ses créations. On retrouve ça seulement partiellement et dans des images d’archive.
C’est un peu la vie. Qui sait comment nous allons vieillir ? Même à la fin de sa vie, il était toujours plein d’humour et cynique. Il avait un humour noir. Mais à cause de sa santé fragile, on ne savait jamais comment il allait. Et c’était aussi le problème de l’équipe de tournage quand ils venaient ici. Ils ne savaient jamais dans quelle humeur il était ou s’il n’allait pas bien. On ne peut pas programmer ça. Ils n’étaient pas sur place 24h/24h et donc ils sont aussi passés que quand Giger n’était pas en forme et donc c’était aussi difficile de capter le Giger que tu as décrit, même s’il était encore présent. Il y a eu des jours où la régisseuse n’a pas réussi à lui faire dire un mot car il était fatigué.

DARK STAR - HR GIGERS

DARK STAR – HR GIGERS

Son agent croit que l’inspiration pour ces oeuvres arrive par une entité, une force presque extra-terrestre qui l’utilise comme un medium. Et Giger lui-même dit qu’il est inspiré par ses propres rêves. Est-ce que tu t’es fait une idée à ce propos ?
C’est une énigme pour nous de savoir d’où vient cette inspiration. Il a souvent raconté, aussi dans ses livres, qu’il s’agissait de cauchemars qu’il a retravaillés et visualisés sur toile. Mais d’autres fois, il a affirmé que ce n’était pas des rêves. Peut-être qu’il ne le savait pas lui-même. Nous parlons de lui en 2014, où son art est désormais accepté, établi et a influencé on ne sait combien de personnes dans des fictions ou des films d’horreur. Plusieurs copient Giger et Hollywood même cherchent à recréer des monstres avec son style. Mais quand Giger a commencé dans les années soixante, il n’y avait absolument rien de comparable à ça. On peut imaginer comment il a été accueilli à l’époque. C’était encore plus visionnaire et radical. Il n’y a jamais rien eu de comparable ou si peut-être, des siècles auparavant, avec Hieronymus Bosch. Mais comme j’ai dit, je ne peux pas parler pour lui sur l’origine de son inspiration. Dans le film, il y a aussi le psychanalyste Stan Grof qui dit que ça peut aussi venir d’un souvenir inconscient de sa naissance ou même dans l’utérus de la mère. Dans plusieurs tableaux, il y a des références de ce genre.

A côté de sa partie sombre et solitaire, il avait aussi une partie très sociable et joyeuse dans sa vie qui intégrait amis et famille. Comment s’équilibraient ces deux parties chez lui?
Selon mon expérience, ces deux parties peuvent très bien cohabiter chez quelqu’un. Comme tu dis, il était très sociable, cordial, généreux et drôle et avait ces visions très sombres, ces peurs. C’était très agréable d’être en sa compagnie. Il était très intelligent et on pouvait parler de tout avec lui, mais il était aussi très solitaire. Presque à chaque fois que je l’ai vu dans une situation sociale, à un moment, il s’est levé et est disparu (ndlr : comme on le voit bien dans le documentaire). C’était un comportement typique chez Giger.

DARK STAR - HR GIGERS

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Malgré le fait d’avoir créé une œuvre très sombre et parfois inquiétante, Giger semble avoir eu aussi un côté enfantin, comme quand on le voit traverser son jardin sur son petit train personnel.
Je crois que c’est très important, surtout quand tu travailles dans un milieu créatif. Les personnes sans humour ont transformé le monde tel il est maintenant. Les personnes qui rendent le monde plus supportable, ce sont les artistes comme Giger qui sont resté un peu gamin.

Si tu avais pu tourner toi-même le documentaire, qu’est-ce que tu aurais fait différemment ?
La régisseuse n’était pas aussi distante de Giger. Elle est vite devenue amie avec lui et assez vite, elle a été impliquée personnellement et on le remarque dans le documentaire à mon avis. Si je devrais faire un documentaire qui représente HR Giger entre les années 2011-2013, je ne pourrais pas penser à une meilleure représentation que le documentaire de Belinda Sallin. Je trouve qu’il s’agit d’une vision très réussie. Si on devrait faire une rétrospective de sa vie, il y a des centaines d’heures de matériel filmé par les amis de Giger, parmi lesquels des régisseurs professionnels. Mais il serait presque impossible d’utiliser tout ce matos intéressant car la duré d’un documentaire est entre 50 et 90 minutes. Il y a passages où on voit Giger sous plusieurs points de vue : au travail, en voyage,… J’aimerais beaucoup voir ce genre de documentaire.

DARK STAR - HR GIGERS

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J’ai trouvé aussi très touchant quand tu dis à Giger qu’il a été très important dans ta vie et il répond : ‘toi aussi pour moi. Nous étions important l’un pour l’autre’. On remarque très clairement que ça t’a touché.
C’était une scène absolument pas prévue. L’équipe était ici dans l’atelier pour me filmer dans mes activités de tous les jours et Giger est entré soudainement dans la chambre pour signer des trucs et la régisseuse lui a demandé spontanément : ‘Qu’est-ce que représente Tom pour toi’. Et il a donné cette réponse. J’étais à côté et je n’aurais jamais attendu une réponse pareille. Et j’ai aussi remarqué comme mon visage change. Qu’est-ce que je peux dire ? Le jeune Tom qui en 1974 remarque pour la première fois chez son père un oeuvre de Giger, n’aurait jamais rêvé d’une chose pareille. Un honneur énorme. Je fais de la musique depuis 32 ans et j’ai connu un grand nombre de musiciens, dont certaines que j’admire beaucoup, mais je n’ai jamais rencontré un artiste comme Giger. Sa mort est une perte énorme. Je ne parle pas seulement pour moi, mais pour le monde entier. Il était une personne unique.

Durant toutes ces années qu’est-ce que tu as appris par Giger au niveau personnel et artistique ?
Pour moi, la leçon apprise à travers son art est que tu dois oublier les limites. Du petit dessin sur un papier aux grosses peintures avec airbrush, son art est sans limite avec beaucoup de facettes. Comme je l’ai déjà dit, imagine-le dans le contexte des années soixante ou soixante-dix, ou la société suisse était plus restrictive, sa vision est sans limite. Je trouve que c’est très important quand on est créatif de ne pas ce censurer soi-même.

Dark Star – L’univers de HR Giger
De Belinda Sallin
Avec Hansruedi Giger, Carmen-Maria Giger, Hans H. Kunz
Frenetic Films
Sortie le 28/11

 [Andy Gaggioli]

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