« Proxima », fait écho et hommage simultanément pour toutes les femmes astronautes qui sont parties dans l’espace et qui partiront, mais également pour toutes les femmes qui contre vents et marées de leur éducation, entourage, culture et autres idées reçues atteignent un ou plusieurs des buts qu’elles se sont fixées. Rencontre avec la réalisatrice Alice Winocour qui était de passage en Suisse pour nous parler de son nouveau long métrage.


Comment avez-vous procédé pour trouver les lieux de tournage ?
Alors, ce fut un long processus. En fait, j’ai mis deux ans à écrire le scénario et tout au long de l’écriture j’allais à Cologne, à Star City, à la Cité des étoiles, qui est une espèce de base militaire à une heure et demie de Moscou, où s’entraînent les astronautes. J’allais aussi à Baïkonour, qui est le seul endroit sur la planète d’où l’on peut quitter cette terre. En fait, on ne peut plus partir de Cap Canaveral, le seul endroit pour décoller c’est de là-bas et j’ai proposé à l’Agence spatiale européenne de faire un film qui donnerait une autre image de l’espace que celle à laquelle on est habitué jusqu’à présent, qui est cette image qui a été un peu monopolisée par le cinéma américain. Donc, l’idée, c’était de montrer les travaux de l’agence spatiale européenne, mais pas que, évidemment. De raconter une histoire romanesque et émotionnelle qui se passerait dans ce monde-là. Mais, effectivement, si on n’avait pas eu les autorisations, on n’aurait pas pu faire le film, car c’était des lieux où l’on n’avait jamais tourné. Et c’est un monde un peu spectaculaire, en fait. Il y a des entraînements comme ceux de la centrifugeuse, des entraînements sous l’eau, tout un monde qu’on a un tout petit peu entrevu avec Thomas Pesquet avec les gens qui l’ont suivi avant ça sa préparation. Voilà, donc, l’idée, c’était vraiment de s’immerger dans le monde réel des astronautes pour montrer la réalité de ce qu’était l’entraînement de ces gens.

Dans la réalité, y a-t-il une différence entre les entraînements des femmes par rapport à ceux des hommes ?
L’idée, c’était de suivre une astronaute femme, c’est ce que je voulais montrer… c’est une super héroïne mais c’est aussi une mère. Parce que normalement les super héroïnes dans les films n’ont jamais d’enfants alors que dans la réalité les femmes ont des missions aussi et en même temps elles doivent gérer les enfants. Il y a des personnages de femmes fortes dans l’espace, mais les scénaristes ne s’embarrassent jamais d’enfants qui pourraient les détourner de leur mission. Donc, moi j’ai voulu apporter un peu de lumière sur ce que les femmes astronautes vivent, en fait, les difficultés qu’elles rencontrent mais l’idée c’était aussi, évidemment, de parler pour toutes les autres femmes sur terre, dans des mondes moins exotiques, mais cette espèce de difficulté à concilier son travail et ses enfants. Les femmes sont aussi relativement silencieuses autour de ces questions parce que, en tout cas dans le monde du travail, elles ont intégré l’idée que dans ces milieux professionnels dire qu’on a des enfants, c’est quelque chose qui peut nous porter préjudice ou qui peut être signe de faiblesse. Donc voilà, il y avait cette espèce d’envie d’apporter la lumière là-dessus, sur ce que c’est que d’être une femme dans un milieu d’hommes et confrontées au machisme mais aussi les femmes doivent en fait perpétuellement s’adapter à un monde qui est pensé par les hommes pour les hommes. Par exemple, la combinaison spatiale qui fait à peu près 150 kilos, quand elles s’entraînent elles doivent s’entraîner avec ces combinaisons qui sont pensées pour les hommes, c’est-à-dire le poids s’exerce sur les épaules parce que les hommes sont plus forts au niveau des épaules alors que les femmes sont plus fortes au niveau des hanches. Mais pour autant, elles doivent quand même s’entraîner avec ces combinaisons. Là encore pour moi, c’était une sorte de métaphore de ce que les femmes portent comme difficultés à s’adapter dans ce monde.

Dans « Proxima », plusieurs langues sont parlées. Comment avez-vous fait pour gérer ce multilinguisme ?
En fait, encore une fois ça correspond un peu à la réalité. Thomas Pesquet, par exemple, a beaucoup suivi les entraînements. Il a entraîné Eva Green et en fait dans chaque mission il y a un Russe, un Américain et un européen. Dans le Soyouz il n’y a pas beaucoup de place, il y a trois places et donc, j’ai fait un casting avec un Américain qui est joué par Matt Dillon, un Russe, Alexei Fateev et une Française, qui était l’européenne, qui est Eva Green. Donc ça correspond un peu à la réalité de ce qu’est la vie de ces astronautes.

Le centre spatial est à Cologne, donc, ça me semblait logique qu’elle soit avec un Allemand qu’elle ait donc une fille qui soit bilingue et effectivement les astronautes, ils vivent comme ça au milieu de beaucoup de pays différents, de cultures différentes et c’est aussi ce qu’on a expérimenté au cours du tournage.

Comment s’est passé le tournage avec la très jeune et talentueuse actrice Zélie Boulant-Lemesle et avec le chat ?
Je ne sais pas si je saurai répondre à cette question, mais en tout cas, ce qui est bien avec les animaux, c’est que ça amène quelque chose. Ce n’était pas un chat dressé, mais j’admets qu’il a fait des choses assez marrantes, comme par exemple mettre sa tête dans la carafe sur la table. En tout cas, il était pour moi important de suivre aussi le parcours de cette petite fille, parce qu’on suit le parcours de la mère qui se libère. C’est un peu film de Libération, d’aller vers son rêve, de partir dans l’espace, mais aussi une libération de la petite fille parce qu’en fait quand la mère part finalement les rapports aussi se redéfinissent dans la famille. Elle découvre son père qui finalement se révèle super adéquat avec elle alors qu’il ne la connaissait pas. Donc, je pense que c’est aussi ça, quand les mères s’en vont, il y a aussi une réelle réorganisation possible dans la famille.

Est-ce qu’il y a des similitudes entre « Mustang » (2015) et « Proxima » ?
Oui, il y a des gens qui sont dans des rapports autobiographiques à la création, moi j’ai l’impression que plus c’est intime, plus j’ai besoin de me projeter dans des mondes lointains et imaginaires. Donc, là, comme c’était le rapport mère-fille, ça devait vraiment être l’espace. Pour « Mustang », j’avais quelque chose qui me reliait intimement à ce sujet, c’est que j’ai été élevée avec mes cousines, donc, je connais bien ce monde féminin, ce que c’est d’être comme ça entre sœurs, entre cousines. Même si ça se passait en Turquie, j’avais une sorte de connexion avec le sujet. En fait, j’ai l’impression que quand j’ai une connexion intime avec un monde, quel qu’il soit, je me sens capable de le faire, soit de le réaliser, soit de raconter l’histoire. En revanche, sans cette connexion, ce serait pour moi impossible à faire. Après, ce qui m’intéresse, c’est ce qui était présent dans ce film, c’était aussi un rapport au corps à quelque chose d’assez physique. C’est-là où, ce qui était super pour moi, la réalité documentaire rencontrait un peu, mes obsessions de cinéma. Mon premier film « Augustine « , c’était aussi une femme qui était observée, scrutée, comme Eva Green dans le film, puisqu’on suit vraiment ses entraînements, on la voit comme ça, sanglée un moment aussi où elle prend cette espèce de douche de Bétadine où elle est comme une sorte de créature spatiale.

Voilà pour moi, c’est vraiment ce cinéma qui m’a inspiré. Les films de Cronenberg aussi. Du coup ce rapport au corps, quand le cinéma est quelque chose d’assez physique, aussi dans le rapport de la mère et la fille quand elles sont comme ça dans la piscine, je pense que c’est un peu comme dans un liquide amniotique.

Proxima
FR- 2019 – Drame
Réalisateur: Alice Winocour
Avec : Eva Green, Matt Dillon, Lars Eidinger
Pathé Films
27.11.2019 au cinéma

A propos de l'auteur

Le 7ème Art, pour moi c'est tout une histoire, Plus qu'une passion, qu'une grande occupation, D'Hollywood à Bollywood, De Michael Bay à Jean Marais, Je me complais dans ce milieu fabuleux.

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