Anna Muylaert

Anna Muylaert nous dévoile comment elle a pu installer cet univers extrêmement réaliste, qui décrypte si bien les rapports sociaux au Brésil.


Avez-vous grandi dans un environnement artistique ?
– Dans un sens, oui. Mon père était particulièrement sensible à la musique. Il a travaillé au Festival de Jazz de Montreux, où il m’a parfois emmenée.

Comment avez-vous travaillé avec Regina Casé pour le rôle de Val ?
– Tout est allé très vite, une semaine a suffi. Je ne répète pas des scènes, mais des situations. Le premier jour, j’ai demandé à Regina de dresser la table et de se mettre dans la peau de Val. Sa gestuelle était étudiée et vraiment bluffante. Regina est une actrice formidable, mais elle n’avait pas joué depuis quinze ans ! Le succès médiatique et la vie qu’elle mène actuellement sont aux antipodes du vécu de Val. Une parabole zen dit : « Le chef-d’œuvre survient le dernier jour d’un ouvrage », au dernier moment. Regina n’avait pas joué depuis si longtemps ! Par conséquent, le premier jour du tournage, elle était transfigurée. Tout était là.

Dans le film, toutes les femmes sans exception sont mères, travaillent et prennent soin de leur famille…
– Oui, c’est vrai. Une réalité particulièrement palpable au Brésil, où septante pour cent des familles avec peu de moyens sont des familles sans maris. Les femmes s’occupent de la famille et souvent, elles sont seules à le faire.

Le père de famille, Carlos, interprété par Lourenço Mutarelli est une figure plutôt mystérieuse…
– Carlos est un artiste dont les années de gloires sont passées. Il ne lui reste que l’argent. Je me souviens qu’on m’a fait une remarque concernant mes personnages masculins en disant qu’ils étaient « faibles ». J’ai alors eu l’idée de l’acte de bravoure de Carlos. Un acte fou, mais courageux.

Une seconde mère

Une seconde mère

Le film a été un long processus, comment l’évolution des climats social et politique a influé sur le film ?
– En effet, le film a mis vingt ans à voir le jour. Il y a trois ans, Dilma Rousseff a adopté une nouvelle loi qui stipule que les domestiques ne sont plus autorisées à coucher chez leur patron. Maintenant, les domestiques sont considérées comme des salariées à part entière et non plus comme des esclaves.

«Une seconde mère» repose également sur un conflit des générations entre Val et sa fille Jessica. A dix-huit ans, Jessica (Camila Mardila) refuse l’état des choses…
– Au départ, Val prie Jessica de rester à sa place, de ne pas faire de vague pour être bien vue de ses patrons. Jessica, contrairement à sa mère, est tellement confiante ! Elle représente la jeunesse qui gagne.

Il y a un symbole récurrent dans le film. Que représente la piscine privée ?
– L’espace de loisir est encore perçu comme étant dédié aux riches. Sans parler du racisme qui gangrène nos sociétés. La piscine était pour moi la façon d’expliciter cela.

Comment êtes-vous parvenue à créer une dynamique familiale en peu de temps ?
– Je peux raconter une anecdote à ce sujet : Regina et Camila ne s’étaient jamais rencontrées et j’ai décidé que leur rencontre se ferait à travers leurs personnages. J’ai donc mis un voile sur le visage de chacune, et à tour de rôle, elles ont échangé sur la vie fictive de Val et Jessica, sachant qu’elles ne s’étaient pas vues depuis une dizaine d’années. Lorsque les voiles sont tombés, elles se sont serrées dans les bras. La préparation a été très intense, mais efficace.

Une seconde mère

Une seconde mère

Quel a été le plus grand challenge sur ce quatrième film ?
– Le plus grand challenge a été de trouver l’histoire à travers laquelle je puisse m’exprimer. Vingt ans, c’est le temps qu’il m’a fallu pour extraire la caméra du salon et l’amener dans la cuisine ! Tout est question de perspective. Lorsqu’on observe la domestique depuis le salon, on prend le risque d’en faire une caricature, mais vue de la cuisine, le rapport s’inverse et elle devient une personne à laquelle on peut s’identifier.

J’ai aussi eu du mal à trouver le personnage de Jessica. Je voulais un personnage qui casse le cercle infernal de la reproduction sociale, sans tomber dans le cliché véhiculé par les telenovelas, où la jeune fille des quartiers défavorisés épouse un millionnaire pour s’en sortir. Jessica le fait grâce à sa volonté.

Vous évoquiez les telenovelas, quel regard portez-vous sur ces programmes télévisés ?
– Je ne les regarde pas. Peut-être que les histoires sont intéressantes, je ne sais pas, mais je trouve les personnages très superficiels. Cela me rappelle une phrase d’un maître de samba noir : « on a été pauvres certes, mais l’arrivée des telenovelas nous a rendus moches ».

La suite…
– En novembre, j’ai tourné un nouveau film : l’histoire de deux frères qui ne savent rien de leur lien de parenté. Je quitte la maternité pour la fraternité, une relation plus horizontale.