Clash De Mohammed Diab

Le réalisateur de « Clash » était présent à Genève pour l’avant-première de son film, qui tente de montrer qu’une coexistence est possible entre factions s’étant affrontées après la révolution égyptienne de 2013. Discussion autour d’un film qui dérange.


Comment vous est venue l’idée de ce film et plus précisément de ce huis-clos ?
J’ai été témoin de tout ce qui s’est passé en Egypte ces derniers années et je voulais pouvoir en parler depuis longtemps, mais à chaque fois que j’avais une idée, les événements se déroulaient tellement vite qu’elle finissait par être déjà obsolète. J’ai cogité un long moment dessus et c’est finalement mon frère Khaled (écrivain) qui a trouvé l’idée, il m’a dit : « Pourquoi n’enfermerions nous pas quelques personnes des deux groupes divergents, pour les secouer mentalement mais aussi physiquement ? » c’est ainsi que l’idée est née.

Vous utilisez beaucoup l’humour, malgré le sérieux du sujet, est-ce pour mieux faire passer le message ou plus dans un but de relativiser les raisons du conflit, en démontrant l’absurdité de ses raisons ?
Tout d’abord, le film est triste et sombre, il fallait de l’humour pour alléger cela. Ensuite les Egyptiens sont un peuple avec beaucoup d’humour, même lors des funérailles ils font des blagues. Enfin l’humour sert à la dérision : par exemple, durant le film les protagonistes tournent au ridicule une scène où quelqu’un a pété et chacun s’insurge pour savoir auquel des deux groupes le coupable appartient. A mon sens c’est tout ce dont il s’agit, toute cette guerre sert à savoir qui a pété, c’est une guerre basée sur rien.

Clash De Mohammed Diab

J’ai lu dans le journal « Le Monde » des témoignages d’Egyptiens qui regrettaient que le film se montre trop éloigné de la réalité en montrant une image trop gentille des policiers par exemple ? En avez-vous conscience et y a-t-il une raison particulière à cela ?
Je pense que le film a été attaqué de toute part car j’humanise chaque groupe de personne. Les Frères Musulmans ont estimé que j’étais trop gentil avec les policiers et les policiers et partisans du régime militaire ont estimé à l’inverse que j’étais trop clément avec les Frères Musulmans. En fait ils n’ont rien compris au film, puisque ce dernier parle justement de coexistence, le film essaie d’initier un dialogue. Peut-on commencer un dialogue entre deux clans qui ne se considèrent pas mutuellement comme des humains ? Humaniser chaque partie est un premier pas vers la solution. Si d’ailleurs vous regardez de plus près le film, vous constaterez que chaque personne qui a été humanisée a commis des crimes atroces. Prenez la police par exemple, dans la scène où ils laissent 50 personnes mourir suffoqués dans le bus d’à côté, n’est-ce pas là un crime odieux ? Dans une autre scène, on voit un sniper se faire attraper par la police et être roué de coup jusqu’à ce que mort s’en suive, n’est-ce pas brutal ? Ce qui est difficile actuellement en Egypte c’est que les gens souhaitent voir l’autre comme plus violent, plus méchant qu’il ne l’est, comme un ennemi. Et c’est exactement ce contre quoi le film est et ce contre quoi il tente de s’élever.

Clash De Mohammed Diab

De vives réactions ont découlées de ce film. Comment avez-vous géré ces tensions-là, je pense notamment à la phrase que vous avez été contraint de placer en début du film par l’autorité nationale de la censure : « Après la révolution du 30 juin, les Frères Musulmans ont provoqué des affrontements sanglants pour empêcher la transition pacifique du pouvoir »
Après la diffusion du film au festival de Cannes, ça a créé une hystérie générale en Egypte. La télévision nationale a diffusé un reportage de 10 minutes sur mon film et moi-même m’accusant d’être un espion et d’attaquer l’Egypte avec ce film. Un membre du parlement est également passé à la télévision pour attaquer mon film. Ensuite des journalistes m’ont accusé à travers différents articles de soutenir le terrorisme, alors qu’ils n’avaient pour la plupart même pas vu le film !

Tout cela a commencé à effrayer les gens. C’est ainsi que l’autorité nationale de censure a accepté de diffuser le film à la condition que je mette cette citation en début du film. J’ai évidemment combattu cette condition pendant plus de deux mois et jusqu’à la sortie même du film, car mon film souhaite justement ne prendre parti pour personne. J’ai finalement été contraint d’accepter, sans quoi mon film n’aurait jamais pu sortir. Je les ai cependant prévenus que dès le premier jour de sa diffusion, je dirai à tout le monde que ce n’est pas moi qui ai voulu mettre cette phrase et qu’il faut l’ignorer et c’est ce que j’ai fait.

Avez-vous eu d’autres complications ?
Oui j’en ai eu toutes sortes : une semaine avant la sortie du film le producteur m’a annoncé que le film ne serait pas distribué parce que les différents cinémas avaient peur et avaient retiré toutes les affiches jusqu’à encore 4 jours avant sa sortie. Mais j’ai finalement eu beaucoup de chance car Tom Hanks (qui est très respecté en Egypte), avait vu le film et l’avait beaucoup apprécié, il a voulu me soutenir et m’a envoyé une lettre signée de sa main, pour que je la diffuse à tout le monde. La lettre encourageait les gens à aller voir ce film et précisait que le monde entier était en train de regarder l’Egypte et que beaucoup de magazines internationaux avaient vu le film et en disaient de bonnes choses. En Egypte on avait plus l’impression qu’on essayait d’étouffer mon film plus que de le bannir et d’en faire un scandale international, j’ai alors demandé aux gens d’aider le film et de le soutenir et le jour qui a suivi ça a été une avalanche : il y a eu des groupes Facebook et WhatsApp créés, les gens ont envahi les cinémas et c’est devenu le film n°1 en Egypte.

Clash De Mohammed Diab

Dans votre précédent long-métrage (« Les femmes du Bus 678 »), vous disiez que ce film avait pu faire bouger les choses en offrant la parole à des femmes qui étaient plongées dans le silence. Espérez-vous, à un autre et différent niveau, faire la différence grâce à votre présent film ? et si oui de quelle manière ?
Je veux juste que les gens se voient mutuellement comme des humains. D’ailleurs, ça commence déjà à se produire, car j’ai entendu beaucoup de gens, dire que c’est ce qu’il leur était arrivé, ça les a réveillés et ils ont adoré l’idée. Même si il y a eu de l’hystérie autour, au moins le film a déjà commencé à remuer les gens, il les pousse à se poser des questions et à en parler autour d’eux, même ceux qui ne l’ont pas vu et c’est précisément ce que je veux, que les dialogues commencent en vue d’une coexistence. C’est déjà plus que satisfaisant pour moi.

Parlez-nous de l’aspect technique du film ?
L’idée qui est derrière mon film est bien plus importante que mon film lui-même, les gens me posent d’ailleurs très rarement des questions sur le côté technique de mon film et pourtant celui-ci a été un sacré défi. Mettre 25 personnes dans un si petit espace et pour chaque prise du film les 25 personnes doivent être présentes, je peux vous garantir que c’est très compliqué ! Ça été même suicidaire de devoir gérer et filmer les milliers de figurants protester dans les rues autours du bus, car beaucoup de personnes, qui ne savaient pas que nous tournions un film, prenaient part aux manifestations et nous tiraient dessus. Nous avons compté un bon nombre d’agressions sur le tournage dont les acteurs et l’équipe du film ont souvent été victimes.

Un autre aspect est que nous avons voulu rendre le film pénible à regarder car nous voulions que les spectateurs vivent à 100% l’expérience de ce cloisonnement, les protagonistes sont tous agglutinés, suffocants dans le bus et je voulais que cela se ressente. Je dis souvent aux gens que ce qu’ils vont vivre dans ce film, ils ne l’expérimenteront jamais dans aucun autre. Mais nous avons filmé de façon intelligente de sorte que les spectateurs ne se sentent pas claustrophobiques pour autant, en prenant également des vues de l’extérieur du camion. Nous nous sommes également assuré que les portes ou fenêtres soient tout le temps ouvertes, laissant de l’air et de la lumière entrer.

Clash De Mohammed Diab

Travaillez-vous déjà sur votre prochain film ?
Oui mon prochain film sera un film de science-fiction, il se déroulera dans un futur proche…

…Vraiment ?
Oui, oui (rires), j’aime faire des choses complètement différentes, ce film parlera de problèmes sociaux et environnementaux, le scénario pourra se tenir dans n’importe quel pays, ce n’est pas encore défini. J’écris actuellement le script.

Clash De Mohammed Diab

Clash
De Mohammed Diab
Avec Ahmed Malek, Tarek Abdel, Aziz Nelly Karim
Cineworx
Sortie le 14/09

Mohamed Diab : « le film essaie d’initier un dialogue ».
3.5Note Finale