Fatima De Philippe Faucon

Le réalisateur Philippe Faucon s’attaque à un sujet propice aux tensions : la vie difficile d’une femme musulmane immigrée ne parlant pas le français, qui fait des ménages pour payer les études de ces filles et leur donner un avenir meilleur. Un regard apaisé qui fait du bien.

– Comment avez-vous eu l’idée, et l’envie, d’adapter librement « Prière à la lune » de Fatima Elayoubi ?
Ce projet m’a été proposé par Fabienne Vonier, qui devait en être la productrice. Le livre est un petit recueil de poèmes, de pensées, de fragments écrits divers, et lorsque je l’ai lu, je me suis demandé quel film on pouvait en tirer. J’ai mieux compris l’intuition qu’avait eue Fabienne quand j’ai rencontré Fatima Elayoubi, qui est une personnalité extraordinaire. Elle est venue en France en suivant son mari, sans savoir ni écrire, ni parler le français, et elle n’a donc eu accès qu’à des boulots peu considérés. Elle a fait des ménages toute sa vie et a commencé à parler et à écrire sur le tard, car ses horaires et ses difficultés de vie ne lui laissaient guère de temps pour apprendre. Elle a appris quasiment seule, en déchiffrant puis en lisant tout ce qui lui tombait sous la main. Aujourd’hui, son expression est riche et minutieuse, on sent un besoin de l’exactitude du mot qui exprimera sa pensée ou son ressenti.

Fatima De Philippe Faucon

– Tout en faisant de Fatima le personnage principal, vous brossez le portrait de trois femmes de générations – ou en tout cas d’âges – différents et, à travers elles, vous abordez des problématiques qui leur sont propres.
Oui, car toutes trois vivent au sein d’une même cellule familiale, avec des affects forts, mais également dans des univers différents, qui établissent ou accentuent quelquefois des séparations entre elles, des ignorances l’une de l’autre, des incompréhensions. Il y a avant tout les barrières de la langue, qui sont révélatrices des différences entre les mondes dans lesquels elles évoluent séparément. Fatima ne comprend rien à la langue des études qu’a entreprises Nesrine, ni au langage de la rue qui est celui de Souad. De même, les deux jeunes filles ignorent tout de ce que leur mère écrit en arabe dans son cahier.

– Effectivement, l’absence de maîtrise de la langue française est une source d’enfermement et d’isolement pour Fatima, voire d’aliénation…
C’est un handicap quotidien, dans les rapports sociaux et aussi dans sa relation à ses filles, qui, elles, parlent le français depuis toujours. Chacune des trois possède un niveau de langage en rapport avec son histoire et son environnement culturel. Fatima apprend le français comme elle peut, en interrogeant Nesrine ou Souad, ou aux cours d’alphabétisation lorsqu’elle a le temps de s’y rendre entre ses heures de ménage. Elle éprouve une grande frustration en communiquant mal avec ses filles, et fait tout son possible pour suivre la scolarité de Souad, malgré ses carences et les railleries de cette dernière.

Fatima De Philippe Faucon

Vous mettez en évidence plusieurs formes de violence : celle, insidieuse, de la bourgeoise qui emploie Fatima, celle, sous-jacente, de la propriétaire qui refuse de louer son appartement à une femme voilée, et celle, plus évidente, de Souad qui s’en prend brutalement à sa mère.
La violence de Souad est en lien direct avec celle subie par Fatima, même si Souad dirige aussi la sienne contre sa mère, à qui elle reproche d’être une « cave » tout juste bonne à se laisser exploiter. Mais il y a un moment où Souad craque et où l’on voit bien qu’à l’origine de sa fureur, il y a la non-acceptation de ce qui est vécu par sa mère. Fatima le comprend lorsqu’elle écrit dans son cahier : « Là où un parent est blessé, il y a un enfant en colère ».

– Dans le même temps, vous mettez en scène une forme d’intégration réussie. Peut-on dire que ce film est comme le double, inversé, de « La Désintégration », votre précédent film ?
Certainement. Lorsque nous présentions « La Désintégration », nous utilisions quelquefois cette image : « Un arbre qui tombe fait plus de bruit qu’une forêt qui pousse ». J’ai pensé qu’il fallait aussi raconter la forêt qui pousse et « Fatima » en a été l’occasion.

Fatima De Philippe Faucon

– Le film est une épure, dont l’émotion jaillit à certains moments sans jamais verser dans le sentimentalisme…
Le sentimentalisme, l’emphase, la surcharge sont des travestissements de la vérité. Et une émotion ne peut se rencontrer que si l’on accède réellement à une vérité du personnage ou de son interprétation. Il faut donc débarrasser l’écriture, la mise en scène et le jeu de ce qui détourne de l’essentiel, de ce qui n’a pas vraiment d’intérêt ou de sens – tout ce que Pialat appelait le « gras » d’une scène. Mais trop d’épure peut aussi amener à passer à côté de ce qui est important, ou à ne pas aller jusqu’à ce qui est important.

– Vous adoptez un style naturaliste, sans être pour autant dans le documentaire. Quelles étaient vos priorités pour la mise en scène ?
Trouver les points de rencontre avec les interprètes : entre eux et leurs personnages, dans les différentes situations de jeu qui vont les confronter. C’est une aventure où il s’agit de mobiliser tous ses moyens, d’attention, d’intuition, d’échange, afin de parvenir à apporter dans l’incarnation des personnages à l’écran quelque chose d’unique. Si l’on parvient à ça, on n’est plus dans le documentaire. Ni dans le naturalisme au sens péjoratif du terme, c’est à dire la reproduction plate, désincarnée, de la réalité.

Fatima
De Philippe Faucon
Avec Soria Zeroual, Zita Hanrot, Kenza Noah Aïche
Frenetic Films
Sortie le 07/10