Rencontre avec les trois coréalisateurs et l’actrice principale.

Film atypique dans sa conception, « Party Girl » dresse le portrait d’une héroïne qui ne l’est pas moins, entre documentaire et fiction. Les trois cinéastes et amis de longue date Marie Amachoukeli, Claire Burger et Samuel Theis (véritable fils d’Angélique), se sont réunis pour nous offrir un premier film vibrant où Angélique Litzenburger, ancienne danseuse et entraîneuse de cabaret en région Lorraine, joue à être elle-même. Un premier film qui a logiquement remporté la Caméra d’or au dernier festival de Cannes…

– Angélique Litzenburger, déjà dans « Forbach » (2008) vous jouiez votre propre rôle. Quelle a été votre réaction lorsqu’on vous a proposé « Party Girl » ?
– J’avais envie de tourner mais pas de dévoiler ma vie… Ma peur était qu’en apprenant mon passé de mère alcoolique et de danseuse, on me juge. Samuel a été celui qui m’a aidé à m’en sortir. Après mûre réflexion, j’ai donc pensé lui faire ce cadeau, en acceptant son projet tout simplement.

– Claire Burger : Tu lui as offert une Caméra d’or à Cannes (rires)

– A l’issue de ce premier long-métrage, pensiez-vous vous hisser ainsi à Cannes et obtenir un prix ?
– Samuel Theis : Il faut en rêver, sinon on n’y va pas. Dans les rêves les plus fous, on pouvait même imaginer la sélection officielle pour le film… Et quand on embarque des gens non aguerris à ce métier qui se donnent de façon si généreuse, il faut au moins quelque chose de cet ordre pour les récompenser. Même l’équipe de tournage… Tout le monde s’est autorisé à rêver.

– Maria Amachoukeli : Il faut dire qu’on faisait le pari d’un film risqué, et que cette reconnaissance a également permis d’élargir nos chances pour la diffusion du film. Dans ce sens, cet objectif était presque vital. Mais c’était fou !

– Claire Burger : En même temps, c’est un peu de l’ordre du fantasme. Avec ce film, beaucoup de nos rêves se sont réalisés, pour Angélique en tant que comédienne et pour nous en tant que cinéastes.

– Le sujet est très proche de vous Samuel Theis. Est-ce que faire ce film à trois était une façon d’avoir le recul nécessaire ?
– Samuel Theis : Complètement. Les trois regards ont enrichi toutes les phases d’élaboration du film. Le trio nous a permis d’être sans concession, d’une extrême intransigeance et de ne jamais verser dans une complaisance ou une sorte de sentimentalisme. Grâce à l’intimité et la confiance qui existent entre nous, cette configuration a été possible.

– Et en tant que comédien, quel a été le challenge en recréant ces situations à postériori ?
– Samuel Theis : Les situations du film s’inspirent de faits réels sans pour autant être des reconstitutions. On évoque des choses qui se sont passées dans la vie d’Angélique et les rapports qui existent réellement entre nous. Même si jouer avec sa famille était plaisant, nous avions tous de vrais enjeux à jouer, notre souhait étant avant tout de filmer une fiction. A l’écriture, on s’est beaucoup inspiré des gens pour lesquels on écrivait, en prenant soin que chacun puisse s’approprier le texte.

– Est-ce que finalement Angélique Litzenburger au cabaret est aussi un personnage ? Avez-vous fait un parallèle entre le métier d’actrice et votre ancienne activité d’entraîneuse de cabaret ?
– Angélique Litzenburger : Oui, toute ma vie j’ai joué un rôle. On concevait les numéros d’effeuillage comme des numéros d’acteurs, et d’ailleurs, ils étaient souvent fruits de mon imagination. Mon rêve a toujours été depuis de devenir actrice, comme Brigitte Bardot, Lise Taylor… D’ailleurs on me dit souvent que j’avais une ressemblance avec elles (rires).

– Samuel Theis : Je pense que dans les deux cas on joue avec le regard de l’autre. C’est un travail de représentation, où il y a des codes et où il faut rendre les choses lisibles, comme un langage.

– En faisant ce film, avez-vous eu le sentiment de retrouver le chemin des projecteurs ?
– Angélique Litzenburger : Oui, ça m’a plu de retrouver ces sensations.

– Claire Burger : Et nous on a bénéficié du fait qu’elle soit habituée à l’idée de se mettre en scène.

– Samuel Theis : Sur le plateau, elle arrive à oublier l’équipe, la caméra et même le fait qu’elle est en train de jouer. Elle a cette capacité qu’ont les acteurs de se plonger dans l’histoire et d’y croire vraiment.

– Marie Amachoukeli, Claire Burger, le cinéma c’est surtout des rencontres ? On se souvient de « C’est gratuit pour les filles » (César du meilleur court-métrage en 2010), où vous aviez été à la rencontre d’adolescents…
– Marie Amachoukeli : Je pense qu’on conçoit surtout les films comme des aventures et non comme des projets. On fait toujours en sorte de se mettre des obstacles en amont sans même qu’on nous le demande (rires). Le risque fait qu’on ne s’ennuie pas, sinon on serait juste des faiseurs. Nous, on n’a pas ce talent… On a peut-être l’audace des fous, je ne sais pas.

– Claire Burger : Quand j’ai proposé « Forbach » à Samuel, l’idée était de filmer ses proches. Avec « C’est gratuit pour les filles » ou « Demolition Party », coréalisé avec Marie, on a voulu chercher les limites de faire jouer des acteurs non professionnels. En tant que réalisateurs et dans une démarche artistique, on se doit d’être dans la recherche de représentation du réel et tenter de comprendre ce qu’est « le jeu ». Je pense qu’on est en début de parcours et que « Party Girl » s’inscrit dans cette recherche.

– On reconnaît quelques influences, notamment Cassavetes… Comment définit-on l’esthétique d’un film à plusieurs ?
– Samuel Theis : Des goûts communs… Par exemple, notre affinité pour le réalisme. Par son souci d’authenticité et de crédibilité, on pense que c’est une direction artistique forte, qui ne nous empêche pas de nous questionner sur les costumes et le décor. Dans « Party Girl », on a aussi cherché à représenter une classe sociale de manière à la fois fidèle et sexy.

– Claire Burger : L’esthétique se prépare beaucoup, même inconsciemment. Pendant des années on s’est échangé des photos, partagé nos goûts musicaux… C’était assez marrant de chercher à trouver ensemble finalement (rires). L’envie de tenir le même propos est venue très tôt et l’amitié a été fondamentale quand on a dû harmoniser nos goûts… Même si, il m’arrive parfois de détester ce que porte Samuel…

– Samuel Theis : Et inversement (rires).

– Le film pose aussi la question de savoir s’il faut contraindre sa propre nature ou au contraire la célébrer. Votre film offre-t-il une réponse ?
– Marie Amachoukeli : Non, le film questionne. Je pense qu’il faut laisser chacun répondre à l’endroit où il regarde, même si dans le cas d’Angélique, s’affirmer est synonyme de liberté et d’authenticité.

– Samuel Theis : Le film raconte d’une certaine façon sa réconciliation avec sa nature profonde.

– Quelle est votre position sur la question et en avez-vous changé ?
– Claire Burger : Oui moi, mais j’ai 35 ans donc je ne suis pas à l’abri de rechanger d’avis (rires).

– Samuel Theis : Je crois que c’est le trajet d’une vie. On fait des aller-retours constamment : à quel point je m’affirme dans ce que je suis et à quel point je me remets en question. C’est le propre du vivre ensemble.

– Claire Burger : Marie dit souvent que dans la vie on ne change pas, on s’affirme. Je n’étais pas d’accord et maintenant je pense qu’elle a raison.

– Marie Amachoukeli : Il faut savoir que j’ai beaucoup d’avance sur eux et je les mène petit à petit à la sagesse… (rires).

– Dans le film on voit que l’entourage d’Angélique parvient à composer avec ça…
– Samuel Theis : Oui, une famille aimante jusqu’au bout.

– Claire Burger : Et une part d’admiration aussi.

– Quels sont vos liens actuels avec la famille du cabaret ?
– Angélique Litzenburger : Je n’ai plus de liens avec le cabaret depuis que je ne bois plus. Avant il fallait toujours me balayer des bistrots (rires). J’ai compris qu’on pouvait s’amuser sans boire.

– Marie Amachoukeli : Elle nous couche à toutes les fêtes !