A l’occasion de la sortie en Suisse de son film « L’armée du Salut » le 4 juin, Daily Movies a rencontré ce jeune auteur marocain très prometteur.

– Vous avez déjà plusieurs ouvrages à votre actif. Pourquoi avez-vous décidé d’adapter « L’armée du Salut » (Seuil, 2006) ?

– Un producteur français a lu mon livre et m’a dit qu’il y avait matière à faire un film de ce roman. Il savait que le cinéma influençait énormément mon écriture et que je voulais devenir réalisateur, que c’était mon grand rêve. Pour moi, l’enjeu a été de faire un film à partir d’un livre que j’ai écrit, sans aucune envie de le relire ou de l’adapter de manière fidèle. Tout en sachant qu’on m’offrait une chance unique, j’ai d’abord refusé cette adaptation. Quelques temps après, je me suis rendu compte que je pouvais inventer un film, et le construire en ne partant pas forcément de ce que mon livre contient. Finalement, c’est ce qui m’a poussé à revenir vers ce producteur pour lui dire oui. Je ne veux surtout pas que le spectateur cherche dans ce film une adaptation fidèle au livre.

– « L’armée du salut » est un récit initiatique à plusieurs égards. Quelles ont été vos premières émotions cinématographiques ?

– Elles sont liées à la télévision marocaine. Quand j’étais petit, la télévision commençait à 18h et se terminait à 23h30. Ces images m’ont marqué, surtout les films égyptiens. J’ai baigné dans cette culture populaire, à laquelle tout le monde avait accès. Ces images ont également initié un désir de réaliser, à mon tour, celles qui naissaient en moi.

– Le film débute sur un huis-clos familial. Dès la première scène, une cocotte-minute sur le point d’exploser s’invite dans le décor…
– Oui, c’est une métaphore importante du film. J’ai voulu porter une attention particulière aux objets et à la façon de les filmer. A la fois concrète et poétique. La cocotte-minute sur le butagaz, la fleur que tient Abdellah, la brosse, le miroir, permettent de représenter la réalité marocaine. Typiquement, cette cocotte-minute sur un petit butagaz bleu est une image du Maroc, une image que chaque marocain peut reconnaître. La métaphore a trait à l’étouffement, à la pression sociale… Mais avant tout, je voulais que mes images représentent la réalité marocaine. C’était aussi important que les symboles que peuvent véhiculer ces objets.

– Le héros de votre récit, Abdellah, est emmuré dans le silence tant au sens propre qu’au figuré. Dans votre film, les silences, les gestes, sont souvent plus explicites que les mots…
– Au Maroc le gens parlent beaucoup. Je pense que ce surplus de paroles est là pour masquer l’essentiel. Je ne voulais surtout pas tomber dans le folklore ou le cliché tels qu’on les imagine. Un folklore qu’on perçoit de l’extérieur mais qui est aussi véhiculé par les Marocains eux-mêmes. Pour éviter ces pièges, il fallait revenir à ce que je ressentais moi. Ce silence terrifiant, les postures des corps et comment ils interagissent les uns avec les autres font partie de ce ressenti. Lorsque j’écris des livres, les choses sortent sans que j’y pense vraiment. Pour ce film, il a fallu que je me demande ce que je voulais montrer à l’écran, les paroles que je voulais prononcer, les vêtements portés, etc. J’ai été ravi de découvrir, chemin faisant, la vision que j’ai du Maroc.

– Vous avez essentiellement travaillé avec des acteurs marocains. Comment ont-ils reçu le fait que le film traite, entre autres, de l’homosexualité?
– Oui, ça a été la plus grande surprise de ma vie ! Je n’ai eu aucun problème avec eux. Je pense que cela vient du fait qu’il y a une conscience commune de la grandeur d’un projet cinématographique. Tous comprenaient que le cinéma peut exprimer des choses qui, dans la réalité de tous les jours, sont censurées. D’autant plus que ces gens sont non professionnels et comme moi issus de milieux très pauvres. A partir du moment où on parle vraiment aux gens, sans les mépriser, je pense qu’ils sont capables de vous suivre. De plus, l’homosexualité n’est pas traitée en dehors de la réalité marocaine. Ne pas isoler cette question des enjeux de toute une société, même si cette société ne la reconnaît pas, est pour moi le meilleur traitement que je peux en faire. Je souhaite montrer la réalité nue et opaque du Maroc. Cette expérience a aussi confirmé une intuition que j’ai depuis très longtemps, que l’individu est fondamentalement libre et que le cinéma doit servir à le révéler.

– L’une des figures importantes du film est celle du grand frère. Quelle relation Abdellah entretient-il avec lui ?
– C’est Dieu sur terre, Eros, l’objet du désir, l’intellectuel de la famille (rires) ! Abdellah s’identifie tellement à ce frère qu’il ne s’interdit rien dans l’approche qu’il a vis-à-vis de ce corps, y compris l’aspect sexuel. Pour certain c’est associé à de l’inceste, pour moi, la construction d’une identité personnelle passe d’abord par les éléments qu’on a à côté de soi, par les corps qu’on connaît le mieux. Je pense que c’est d’abord à travers eux que par opposition ou par identification, certaines choses se mettent à raisonner en nous.

– Dans la deuxième partie du film, on a le sentiment que le départ d’Abdellah pour Genève va lui offrir de nouvelles perspectives sur sa quête de liberté…
– Oui, le film est composé de plusieurs fragments : l’adolescence d’Abdellah au sein de sa famille, les vacances avec ses deux frères, l’âge adulte entre Azemmour et Genève avec au milieu une ellipse de 10 ans. En arrivant à Genève, Abdellah a conscience que l’Europe ne lui donnera pas la liberté. Cette liberté, même en Europe, il va devoir l’arracher aux autres.

– A un moment donné Abdellah est cruel à son tour, notamment dans la relation qu’il entretient avec son amant suisse…

– Il conçoit l’amour de cet homme comme une autre prison. Il va donc s’arracher à lui dès son arrivée. Abdellah devient plus sombre, plus dur et on voit qu’il n’est pas encore prêt à dialoguer en adulte. J’ai veillé à ce que l’ambivalence et l’ambiguïté ravageuses qui règnent au Maroc laissent des traces dans la personnalité du héros, et le poussent à des actes monstrueux. Mais le film ne juge pas ses actes, il présente simplement comment cet être tente de faire face.

– Avez-vous déjà en tête d’adapter d’autres de vos livres au cinéma ?
– Je vais me donner un peu de repos et surtout regarder des films pour apprendre ! Le cinéma c’est des images qui sont déjà en nous, il s’agit seulement de trouver les moyens scénaristique et esthétique pour les traduire.

– Si vous écrivez un livre, vous écrirez un film…
– Absolument, exactement (rires). Il faut que je trouve quel fond d’images j’ai en moi et ce que je peux en faire.

Abdellah Taïa, écrivain réalisateur (et vice-et-versa)
4.5Note Finale
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