Le 7ème Art chez l’Oncle Kim

Le 7ème Art chez l’Oncle Kim

Une nation de cinéma
De quelque nature qu’elles soient, toutes les grandes dictatures de l’histoire ont entretenu un rapport étroit avec le cinéma, souvent transformé en véritable instrument de propagande. Si les spécialistes se sont étendus sur l’importance de Leni Riefenstahl dans l’imagerie nazie ou encore sur le cinéma soviétique de Sergueï Eisenstein, d’autres régimes autoritaires ont octroyé – et octroient toujours – au septième art une place non négligeable dans les rouages de leur machination politique.

Parmi ces dictatures, la République populaire démocratique de Corée (RPDC) est certainement celle qui témoigne de la cinéphilie la plus active et la plus marquante. Alors que nos festivals redoublent chaque année d’efforts pour inventer des contrées cinématographiques et jouer ainsi la carte de l’exotisme, le phénomène du cinéma nord-coréen demeure pratiquement inconnu en Occident. Pourtant, ce cinéma existe vraiment et a su développer une esthétique qui lui est propre. Avec plus d’un millier de films réalisés depuis la séparation des deux Corées en 1948 et une importante fréquentation des salles (le pays compterait 500 écrans), la RPDC peut naturellement prétendre au titre de nation de cinéma. Cette ignorance quasi totale est d’autant plus regrettable que ces films représentent un moyen privilégié – sinon le meilleur – d’information et de réflexion sur cette société qui évolue en vase clos et dont on ignore presque tout.

Un dictateur cinéphile
On dit souvent d’Hitler qu’il était un peintre raté. Et si Kim Jong-il, qui occupa le rôle de Chef suprême de la RPDC de la mort de son père en 1994 jusqu’à la sienne en 2011, avait lui aussi manqué sa vocation ? C’est du moins ce qu’il a laissé entendre en 2000 à un parterre de journalistes sud-coréens en déclarant : « Si je n’étais pas devenu un homme politique, j’aurais été critique ou producteur de cinéma. » En effet, la cinéphilie de l’ancien « Cher Dirigeant » n’était un secret pour personne. Comptant entre 20’000 et 40’000 films, sa cinémathèque privée était l’une des plus grandes au monde ! Selon son ancien cuisinier attitré, on y trouvait de tout : l’intégralité de la production nationale, des films indiens, russes, quelques chambaras, du porno et surtout du cinéma hollywoodien. Paradoxalement, Kim Jong-il raffolait de la saga des James Bond, des Rambo et des films de John Wayne : difficile d’avoir des goûts plus capitalistes ! Plus qu’un simple spectateur boulimique, le dictateur avait pour habitude de prendre part aux tournages, sur lesquels il n’hésitait pas à conseiller les acteurs et les cadreurs ; une manière de garder le contrôle sur la production. Il ira même jusqu’à publier un essai théorique sur le cinéma en 1973, une année après le triomphe de « La Fille aux fleurs », l’un des plus grands succès nationaux. Prêt à tout pour donner un second souffle au cinéma du Nord, Kim Jong-il a également fait kidnapper le couple star du Sud, le réalisateur Shin Sang-ok et son épouse, l’actrice Choi Eun-hee en 1978, les forçant ensuite à réaliser des films pour le régime (dont le mythique « Pulgasari », le « Godzilla » nord-coréen) jusqu’à ce qu’ils parviennent à s’enfuir en 1986.

À quoi ressemble le cinéma nord-coréen ?
Dans son ouvrage consacré au cinéma asiatique, Antoine Coppola relève les traits esthétiques propres au cinéma de la RPDC. Selon lui, le cinéma nord-coréen détourne les mélodrames traditionnels en présentant les difficultés rencontrées par les protagonistes comme des épreuves menant le nouvel homme communiste à bâtir l’histoire de son pays. Les destins personnels sont donc toujours associés au destin de la nation et c’est pour ce dernier que les personnages s’investissent. Cette idée est parfaitement représentée dans le film de Jo Kyong-sun « Le Calice » (1987), dans lequel les problématiques sociales du pays sont abordées de front. Le film met en scène une jeune paysanne qui doit faire face à la pauvreté extrême et aux terribles intempéries qui ravagent les campagnes. Alors que son fiancé décide de céder à la tentation de l’exode rural, elle sacrifie tout pour son village natal. Bien entendu, « Le Calice » fait l’éloge des classes ouvrières et paysannes, des femmes et des héros militaires qui n’hésitent pas à faire don d’eux-mêmes pour le bien commun. Il faut voir les personnages prendre la pose, s’émerveiller lorsque l’électricité arrive au village, remplacer les toits de chaume par des toits de pierre et chanter leur dévotion totale à leur terre. Le tout, le sourire aux lèvres. Larmes, joie, démesure : tout est fait pour que la catharsis fonctionne à plein régime. Forcément, la mise en scène vient appuyer cette catharsis. Antoine Coppola décrit quatre types de plans qui inondent les films de la RPDC et qui fondent l’esthétique cinématographique nord-coréenne : les « plans-cérémonies » exaltant les grands messes, les « plans-tribunes » où les héros s’adressent autant aux personnages de la diégèse qu’aux spectateurs, les « plans-symboles » qui suggèrent la présence du leader politique et finalement les « plans-compositions » qui représentent différents groupes sociaux (paysans, soldats, ouvriers…). Savamment pensée, cette constance de la mise en scène révèle la nature explicitement politique et totalitaire d’un cinéma au double langage, conçu et utilisé comme un moyen de propagande.

Le cinéma du Juche a la vie dure
Malgré tous les efforts déployés par le régime pour maintenir une expression artistique du Juche (nom donné à l’idéologie mise en place par Kim Il-sung), le cinéma nord-coréen est en perte de vitesse depuis les années 2000. Trahissant les difficultés financières et la décrépitude de la RPDC, la production était à l’agonie en 2006 avec seulement deux réalisations. Afin de mesurer le potentiel politique d’un média qu’on a souvent tendance à considérer comme uniquement artistique ou divertissant, vous pouvez vous procurer le DVD « Regards sur le cinéma nord-coréen » édité par Wildside ou parcourir les différentes chaînes Youtube qui mettent à disposition pratiquement l’ensemble du catalogue national. Voilà qui vous permettra de jeter un coup d’œil par l’une des rares fenêtres ouvertes sur ce pays.

[Thomas Gerber]

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