Attention, vous êtes en train de vous lancer dans la lecture d’une chronique tout à fait exceptionnelle, sachez-le ! Non pour ses qualités stylistiques certes éclatantes mais parce que l’œuvre dont il est question ici… n’est pas un film.

AGRESSION VISUELLE
Alors ce truc, c’est quoi ? Il s’agit d’un programme éducatif pour enfants et préadolescents de 1984 animé par Mr T. Le Mr T de « L’Agence Tous Risques » et de « Rocky 3 » ?! Oui oui, celui-là même. 52 minutes de pédagogie nanarde pure et dure baignant dans une esthétique eighties à s’en faire péter les yeux. Une K7 magique qui a dû faire la joie de bien des maisons des jeunes des Etats-Unis durant cette folle décennie.

Morceaux choisis : Joselito et sa mère se disputent en gros plan. Immédiatement, Mr T vient s’interposer en expliquant à Joselito que non non non il ne doit pas être méchant avec sa maman, parce que d’abord sans elle il n’existerait même pas. Joselito n’a pas le temps de répliquer qu’il n’a jamais demandé à venir au monde que le colosse s’empare d’un micro et entonne un hymne œdipien à la gloire de sa matrice, sourcils arqués et voix de crooner d’arrière-cour façon Barry White du pauvre (« Mother… I always loved her… There is no other… So treat her right, treat her right, yeah ! »). Judicieusement agrémentée de savoureuses illustrations de tendresse maternelle, dire de cette séquence qu’elle laisse sur le cul explose toute notion d’euphémisme.

Autre séquence phare, le chapitre intitulé « Peer Pressure » (la pression exercée par l’entourage). Carlito joue avec ses amis. Enthousiaste, plein de vie, il semble être le plus jeune du groupe, alors que ses camarades, eux, ont déjà de bonnes têtes de pré-adolescents, l’âge bête où l’on cherche à s’encanailler pour en imposer aux autres. Le malaise s’installe peu à peu chez le spectateur, qui pressent le pire. Confirmant ses craintes, l’un des garnements découvre par hasard une bière et un paquet de cigarettes neufs… dans une poubelle. Très vite la bière circule de main en main, la dévergondée exhale longuement la fumée de sa clope avec une fierté belliqueuse, indécente, on devine déjà sur son visage la moue vulgaire de la future pute camée, celle dont on ramassera un jour le cadavre aux bras piquouzés dans un caniveau de la banlieue est de L.A. (comment ça je m’emballe ?). Carlito refuse courageusement, autour de lui la mauvaise graine insiste, tente de le corrompre par la force, Carlito résiste, mais pour combien de temps encore ?

MR T A LA RESCOUSSE !

Le spectateur s’insurge, c’est l’innocence même que l’on tente de pervertir, vas-y Carlito, tiens bon ! Surgis de nulle part, des Jackson Five du pauvre (le groupe New Edition, consternant) font encore monter la tension d’un cran, « Peer pressure, oh peeeeer pressure » miaulent-ils en improvisant une chorégraphie pas très recherchée à quelques mètres du drame.

L’instant est on ne peut plus grave. Carlito est à la croisée des chemins, à la fourche du « Y » de la vie, face à un choix qui déterminera le reste de son existence. Déjà la catin lui introduit une cigarette dans la bouche. Carlito est au bord du gouffre, sur le point de basculer dans un engrenage infernal. Le temps s’arrête. Le spectateur retient son souffle. Alors Carlito aperçoit son ange gardien, Mr T, oui Mr T qui, bras croisés et sourcils froncés en un regard hautement désapprobateur, lui donne le courage et la force de dire NON. Carlito se dégage, se lève dignement et s’en va comme un petit prince. Carlito est un winner. Bravo Carlito.

Un pur bonheur que cet enchâssement intensif de vidéo-clips flashy gorgés d’une bonne volonté désarmante et de « problèmes » inévitablement abordés sous le prisme implacable du Bien / Pas Bien. La question est de savoir si Monsieur Té, parangon de vertu foncièrement sympathique, s’est lancé dans l’aventure de sa propre initiative ou s’il a tout simplement répondu à quelque sollicitation bassement commerciale ? Mon cœur d’enfant me pousse à croire très fort en la première hypothèse, mais j’ai bien l’impression que Monsieur Té arborait quelques chaînes en or supplémentaires dans les dernières séquences…

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[Régis Autran]

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