Cinéaste discret, Lee Chang-dong surprend constamment avec des films d’une rare beauté plastique, aux intrigues hypnotisantes. Très remarqué à Cannes, « Burning« , adapté d’une nouvelle de Haruki Murakami, n’échappe pas à la règle et s’inscrit dans la droite lignée de « Secret Sunshine » et « Poetry ». Lee Chang-dong précipite son héros solitaire dans les affres de la frustration et de la jalousie, ressorts classiques d’un récit naturaliste qui sombre inexorablement dans les eaux troubles du thriller.


Vivotant grâce à de petits jobs, Jong-su doit gérer seul une maigre exploitation agricole familiale près de la frontière nord-coréenne, oublié par une mère qui a décidé de refaire sa vie et délaissé par un père borné, embastillé pour coups et blessures volontaires. Jong-su mène une existence solitaire, et ne s’échappe de son rude quotidien qu’avec l’aide de l’écriture ; lui, qui compare son quotidien à du Faulkner, a en effet décidé de devenir écrivain. Un jour, le hasard met sur sa route Hae-mi, une ancienne voisine et camarade de classe qu’il peine à reconnaître dans un premier temps. À la grande surprise de Jong-su, Hae-mi lui avoue qu’elle avait autrefois le béguin pour lui. Les deux renouent des liens avec une rapidité étonnante : Hae-mi invite Jong-su chez elle pour qu’ils couchent ensemble, et lui demande de s’occuper de son chat pendant le voyage qu’elle projette de faire en Afrique. Indifférent à l’aura d’étrangeté qui entoure cette romance inopinée, Jong-su s’acquitte de sa tâche et attend patiemment le retour de sa nouvelle aimée partie au Kenya.

Initié comme un drame naturaliste, « Burning » prend un tour inattendu lorsque Jong-su se rend à l’aéroport pour enfin retrouver Hae-mi. Celle-ci est accompagnée d’un autre Sud-Coréen, Ben, rencontré par hasard à Nairobi. Hélas, Jong-su doit se rendre à l’évidence : sa jeune compagne est attirée par cet homme élégant, aux activités mystérieuses, qui vit dans un appartement luxueux et conduit une belle voiture. Méfiant vis-à-vis de l’apparente froideur de Ben, et parce qu’il ne parvient pas à faire le poids face à lui en société, Jong-su le compare à Gatsby le magnifique. Mais les jours passent et Hae-mi, sourde à ses avertissements, fréquente assidûment Ben. Les soupçons de Jong-su se confirment un soir où le fringant dandy, plus loquace qu’à l’accoutumée, s’ouvre à lui et lui révèle le secret de son étrange hobby. Puis Hae-mi disparaît sans laisser de traces…

Plusieurs enjeux se croisent et se confrontent dans « Burning », dont le titre peut être appréhendé différemment selon le personnage concerné. Il y a la contenance séductrice et peu à peu incendiaire de Ben, dont on ne dévoilera évidemment pas les véritables intentions. Interprété avec brio par Steven Yeun (que les amateurs de « Walking Dead » reconnaîtront), il mérite sa comparaison avec le héros tragique de Fitzgerald, auquel Steven Yeun ajoute ce qu’il faut de nuances inquiétantes, voire démoniaques, pour instiller un sérieux malaise. Il y a le désir brûlant de Hae-mi (premier rôle pour Jeon Jong-seo) qui éprouve les hasards, les accidents et plus généralement les expériences émotionnelles avec une sensibilité peu commune. Lors d’une magnifique scène sensuelle, sans prévenir, elle se dévêtit et se jette dans une chorégraphie improvisée face au coucher de soleil au son du Miles Davis de « Ascenseur pour l’échafaud ». On comprend trop vite que ses passions enflammées finiront par lui coûter cher.

Et puis il y a Jong-su, magistralement interprété par Yoo Ah-in, acteur vu auparavant en jeune milliardaire abject dans le « Veteran » de Ryoo Seung-wan. On s’attache immédiatement à ce personnage qui souhaite s’émanciper de sa condition et qui se voit, après un bref épisode sentimental teinté d’espoir, ramené à la cruelle réalité par un rival imprévu qui possède tout ce qu’il n’a pas. Après la disparition de Hae-mi, Jong-su se lancera dans une investigation éperdue, à la recherche de la jeune femme et sur les talons de l’inconnu devenu suspect numéro un. Isolé, malmené par les lignes téléphoniques qui fonctionnent aléatoirement, le voilà errant en ville ou dans la campagne coréenne, en quête de preuves sous la lumière blafarde de l’aube ou du crépuscule, enveloppé par une espèce d’heure bleue permanente.

Tiraillé par des questionnements, des impulsions contraires, Jong-su ploie sous le doute et l’incertitude qui naissent et macèrent en l’absence de confort matériel. Hae-mi l’aime-t-elle vraiment ? Son chat, existe-t-il ou n’est-il qu’une projection ? Son père, hermétique au repentir, mérite-t-il d’être épargné par la justice ? Faut-il ou non liquider l’affaire familiale ? Que dissimule Ben sous ses airs de premier de classe ? Si toutes ces questions ne trouvent pas forcément de réponses, « Burning » fait culminer les tensions qu’elles suscitent dans un final magistral. Il faut le voir, que ce soit pour ses images sublimes, son atmosphère d’étrangeté ou la justesse de ses acteurs, et parce que c’est une chance de bénéficier de la sortie en salles de ce film précieux.

Burning (버닝)
KOR   –   2018   –   148 Min.   –   Thriller
Réalisateur: Lee Chang-dong
Acteur: Ah-in Yoo, Steven Yeun, Jong-seo Jun
Xenix Film
29.08.2018 au cinéma

"Burning" : mystères et passions incendiaires
4.0Note Finale