Citons immédiatement un dialogue pour poser le film : « Je suppose qu’en faisant ce que vous avez fait, vous n’avez fait que précipiter la chose même qui vous a poussé à le faire. » Voilà : bienvenue dans le monde merveilleux du slasher existentiel « Eaux Sauvages ».

UN FILM QUI RAME

OVNI cinématographique à l’effet hypnotique immédiat, enfin, pour ce que nous en savons, dans sa version française tout du moins, le film se regarde d’une traite, sans broncher, en allant de surprises en surprises, alors même que le film n’en recèle aucune !

L’histoire est basique puisque « Eaux Sauvages » se veut un pionnier du genre « slasher », ces films dans lesquels une bande de fringants jeunes gens se fait joyeusement décimer par un tueur psychopathe. Généralement, ce sont des étudiants, parfois des campeurs. Ici on charcute des gus partis faire une expédition en rafting dans le Grand Canyon (mettez-vous au niveau du doublage tout de suite : prononcer canyon comme camion, effet ringard garanti).

Le film regorge de personnages tous caricaturaux au possible : trois guides sympacools (contraction de sympa et cool), des jeunes, des vieux, des babs, un psychiatre, un couple d’Allemands et même un richissime fils d’émir. Les looks déjà sont très marrants puisque l’on navigue (film de rafting oblige) en pleines années 70. Vive les barbes touffues, les grasses moustaches, les minishorts en jean et autres brushings décoiffants.

« Eaux Sauvages » dure 1h32, et autant le dire tout de suite, il ne se passe strictement rien jusqu’à la 60ème minute. Et quand je dis « strictement rien », je pèse mes mots ! On y bavarde, on y cuisine, on y mange, on s’apprête, on apprend à mettre un gilet de sauvetage, le tout filmé en temps réel… Bref la première heure du film aligne les pires scènes de remplissage. Ceci dit, déjà, on remarque quelques incohérences : ainsi, la première scène se passe dans un avion à hélice, bruité par… un son d’hélicoptère !

LE DOUBLAGE VF A ENCORE FRAPPÉ
Le film gagne ses galons de superbe nanar grâce aux doublages qui sont tout simplement les plus hallucinants qu’il m’ait été donné d’entendre dans un nanar (avec « Jaguar Force » bien sûr) ! Oubliés les ninjateries sans queue ni tête ! Dépassés, les post-nukes doublés à la chaîne par des comédiens aux abois venus faire un peu de black le dimanche matin juste après Téléfoot. Ici on tape dans le top du top du doublage nanar, le paroxysme foudroyant du crétinisme le plus abyssal.

Pour tenter de décrire l’ampleur des dégâts, disons pour commencer qu’on a l’impression que guère plus de trois doubleurs ont dû se répartir la petite vingtaine de personnages à doubler. Ensuite, on sent que le texte est découvert à la lecture (j’en veux pour preuve les innombrables cafouillis dont regorge le film). C’est peu dire que les mouvements des lèvres sont mal coordonnés, dans la mesure où dans plusieurs scènes un personnage parle sans que l’on entende le moindre son, ou inversement, parle en français les lèvres mystérieusement closes.

Mais une deuxième couche de nanaritude réside dans le côté new age seventies des dialogues quand, par exemple, devant un saladier de taboulé et deux sandwichs au saucisson, deux moustachus en short partent dans une explication hallucinante de ce qu’est le karma. Je la cite in extenso, elle vaut le déplacement (et vous pourrez la replacer en soirée) : « Disons que vous vous êtes trouvé à la porte de chez vous, alors vous allez à votre boîte aux lettres prendre la clef. Quand vous y arrivez, vous vous apercevez que votre clef n’est pas là, vous ne l’avez pas remise la dernière fois. Alors, vous tapez sur la boîte aux lettres, ce qui fait sortir les chiens, et un chien vient vers vous et commence à aboyer… Alors vous frappez le chien, et le chien s’en va en hurlant et passe devant la maison du voisin, et le voisin appelle la police, et quand la police arrive, elle vous arrête pour avoir essayé de rentrer chez vous, dans votre propre maison. C’est cela le karma. »

Ce n’est qu’une perle parmi toutes celles qui agrémentent ce film aussi vide en suspens que riche en absurdité, dont les dialogues surprendront le nanardeur le plus aguerri.

www.nanarland.com

[Régis Brochier]

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