Avant chaque sortie en salles obscures, la Commission nationale du film et de la protection des mineurs (JIF) remplit son devoir de service public en préservant le jeune public d’images pouvant heurter sa sensibilité. Fabrice Wulliamoz, vice-président de cette instance suisse, revient sur sa création et explique le travail quotidien de ses membres.


« Même si les contenus audiovisuels numériques sont désormais librement accessibles à tous, il demeure important de protéger les enfants et les jeunes de contenus inappropriés ou potentiellement dangereux », déclare Marc Flückiger, président de la Commission nationale du film et de la protection des mineurs (JIF)*. Mais pourquoi un enfant de huit ans n’est pas autorisé à voir le dernier film d’horreur en date, pas plus qu’il ne pourra assister à une projection publique du prochain James Bond ? Ces films ne lui sont pas jugés montrables.

En tant que gardiens du jeune public, ce sont en général trois membres de JIF qui se rendent aux projections précédant chaque sortie de longs-métrages en salles obscures suisses. En vue de projections publiques, ceux-ci déterminent sur la base de divers critères un âge légal au film – dès 0, 6, 8, 10, 12, 14, 16 et 18 ans – puis un âge suggéré.

Fabrice Wulliamoz, vice-président de la Commission nationale du film, explique les différences entre les deux notions : « L’âge légal est un âge de protection visant à empêcher un enfant de voir des images inappropriées pour son âge. Tandis que l’âge suggéré est un âge pédagogique qui dit à partir de quand un enfant pourra profiter pleinement du film et en comprendre le propos. » Ces indications serviront aux parents des petits spectateurs, comme pédagogues et autres personnes chargées d’enseignement. L’intervenant complète : « Si l’âge suggéré d’un film fait défaut et que ce dernier sort dans le canton de Vaud, ce sont des membres de l’Organe cantonal de contrôle des films (OCCF) qui le visionneront pour fixer eux-mêmes l’âge suggéré. »

Les origines de la Commission
Il faut savoir qu’en Suisse, tout n’a pas toujours été accepté sur nos écrans. Certains longs-métrages « surtout érotiques ou pornographiques » n’étaient pas jugés montrables, et par conséquent, étaient interdits. Parmi eux, on compte « Salò ou les 120 Journées de Sodome » (1975) de Pier Paolo Pasolini, qualifié à l’époque de « film indécent, immoral, malsain ». Ou encore « Les Sentiers de la gloire » (1957) de Stanley Kubrick, refusé dans notre pays jusqu’en 1970 sur ordre des autorités fédérales. Pour d’autres réalisations, ce sont certaines scènes de l’oeuvre qui ont été coupées.

Dans le canton de Vaud, la censure cinématographique a été abolie en 1981 sur décision du Grand Conseil. Fabrice Wulliamoz développe : « Le contrôle de l’âge d’admission au cinéma incombe dès lors au Département de l’instruction publique, appelée aujourd’hui Département de la formation, de la jeunesse et de la culture (FJC). Un âge légal est alors fixé pour les nouveaux films, et dès 1995, un âge suggéré. »

En 2006, le canton vaudois adopte une nouvelle loi sur le cinéma qui s’adapte à l’évolution de la société. « Avant 2013, les cantons de Vaud et Genève étaient liés par une Convention valdo-genevoise et collaboraient pour fixer les âges d’admission. Ces derniers étaient repris par les autres cantons romands, qui n’avaient pas de Commission ni de loi sur le cinéma », raconte Fabrice Wulliamoz. La Romandie tout entière se calquait alors sur la décision valdo-genevoise. On remarque que chaque public a une sensibilité différente notamment en fonction de la culture du lieu dans lequel celui-ci évolue : « Les âges d’admission variaient d’un canton à l’autre, voire d’une ville à une autre au sein du même canton, plus particulièrement en Suisse alémanique », confirme le vice-président de JIF.

Puis le 1er janvier 2013, « afin de gommer les différences, la branche a souhaité unifier les âges d’admission au cinéma ». On parle de l’harmonisation de l’âge légal. C’est ainsi que naît la Commission nationale du film : « Les membres des quatre Commissions cantonales existantes, soit Genève, Vaud, Bâle et Zurich, sont nommés. Les décisions prises sont désormais appliquées dans toute la Suisse, à l’exception du Tessin, qui n’a pas signé la Convention et du canton de Zoug, qui s’est retiré pour diverses raisons », précise le vice-président de l’entité nationale. Ces derniers ont donc leur propre réglementation en matière d’âge d’admission.

Cette réglementation n’est « pas une science exacte »
L’âge légal et l’âge suggéré sont fixés sur la base d’un certain nombre de critères : « Les membres de la Commission nationale du film relèvent les éléments problématiques susceptibles de gêner ou choquer un enfant (angoisse, terreur, violence, sexualité, addictions, relations psychologiques, exemplarité négative, vulgarité, indécence, discrimination, mépris, etc.) Leur fréquence, leur réalisme et leur intensité permettent de déterminer un âge légal. Pour l’âge suggéré, c’est surtout la thématique et le message véhiculé par le film qui est pris en considération. » Fabrice Wulliamoz reconnaît toutefois que cette réglementation des âges n’est « pas une science exacte ». Elle suscite parfois de grandes discussions entre les membres.

Comme toute règle, une exception en ressort : un enfant qui a deux ans de moins que l’âge légal peut quand même assister à une projection en salles, à condition qu’il soit accompagné tout au long de la séance par un représentant légal ou une personne majeure désignée comme tels. « Tant la Convention nationale que la Loi vaudoise autorisent cette dérogation, même si dans le texte cantonal cette dernière ne s’applique pas pour un film dont l’âge légal est 18 ans. La dérogation tient compte des écarts de maturité qui existent d’un enfant à l’autre et responsabilise les parents en leur donnant une marge de manoeuvre de deux ans », ajoute le vice-président de JIF.

De grands écarts
Des différences entre la sensibilité des publics se manifestent aussi entre les pays du monde. « Pour beaucoup d’entre eux, l’âge d’admission au cinéma est 16 ans par défaut et une commission visionne les films pour abaisser cet âge, si possible. En France, par contre, l’âge par défaut est « Tout public » et une commission élève cet âge si nécessaire », explique Fabrice Wulliamoz. Et malgré une même culture francophone, la Suisse ne s’inspire pas de la France en matière d’âge minimum. « En revanche, en Allemagne, les âges établis par la FSK (Freiwillige Selbstkontrolle der Filmwirtschaft) sont reconnus par la Convention nationale suisse, suite à une forte volonté de la Suisse alémanique », confie l’intervenant.

Et comment expliquer le grand écart parfois constaté entre l’âge légal et l’âge suggéré ? « Ce dernier peut être égal ou plus élevé que l’âge légal. Par exemple, pour le film français « Belle-fille », celui-ci peut être vu dès 12 ans sans risque, mais sa thématique s’adresse davantage aux grands adolescents et adultes, d’où 16 ans pour l’âge suggéré », illustre Fabrice Wulliamoz.

De la salle obscure au DVD
La réglementation des âges établie à l’échelle de la Suisse entière est d’autant plus important qu’elle poursuit le film jusqu’à sa sortie en magasins. « Sur DVD, un film doit avoir le même âge légal que lors de sa sortie en salles. Il peut y avoir de rares exceptions, surtout liées à la provenance des supports numériques. Mais ceux qui sont vendus en Suisse portent un autocollant « svv-video.ch » ou « FSK » qui informent de l’âge légal. Toute autre indication n’a aucune valeur légale sur notre territoire », déclare le vice-président de JIF.

La réglementation de la Commission nationale du film et de la protection des mineurs est donc conçue pour protéger le jeune public, certains contenus ou images étant en effet susceptibles de heurter profondément leur sensibilité. Les autorités partent du principe qu’il est possible de tout montrer aux adultes, que ces derniers sont capables de tout voir sur grand écran. Mais il est important de garder à l’esprit que chacun a sa propre sensibilité. Il convient tout simplement de s’écouter…

*La Commission du film et de la protection des mineurs est une instance collégiale, composée de représentants des autorités (CCDJP), d’experts indépendants (CFIP) et de représentants de la branche : Association suisse des exploitants et distributeurs de films (ProCinema), Association suisse du vidéogramme (ASV).

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A propos de l'auteur

Amoureux du film « American Gigolo », ses parents la prénomme en hommage à l'actrice Lauren Hutton. Ainsi marquée dans le berceau, plus tard, comment rester indifférente face au 7ème art ? S'enivrant des classiques comme des films d'auteur, cette inconditionnelle de Meryl Streep prolonge sa culture en menant des études universitaires de cinéma. Omniprésent, c'est encore et toujours le cinéma qui l'a guidée vers le journalisme. Preuve indélébile de sa passion, celle qui se rend dans les salles pour s'évader et prolonger ses rêves, ne passe pas un jour sans glisser une réplique de film dans les conversations. Et à tous ceux qui n'épellent pas son prénom correctement ou qui le prononcent au masculin, la Vaudoise leur répond fièrement, non sans une pointe de revanche : « L-A-U-R-E-N, comme Lauren Bacall ! ». Ça fait classe ! ;)

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