Yol, littéralement « le chemin », suit cinq prisonniers en régime de semi-détention le temps d’une permission qui les pousse chacun vers leurs êtres chers.


Palme d’Or à Cannes en 1982, Yol est l’œuvre-phare de Yılmaz Güney, probablement le réalisateur le plus important de l’histoire du cinéma turc. La production de Yol est aussi intéressante que le film en lui-même : emprisonné durant le tournage, le cinéaste délègue la mise en scène à Şerif Gören, avant de s’échapper de prison pour terminer le montage en Suisse. L’aventure qui a précédé la sortie du film a certainement contribué à son retentissement, toutefois, il ne saurait totalement occulter les qualités de ce film-mosaïque qui croise les destins singuliers de cinq prisonniers.

Comme lorsqu’on assiste à une sélection de courts-métrages, on ressort de Yol davantage marqué pour l’une ou l’autre des petites histoires qui compose ce long-métrage. On retiendra sans doute les parcours de Mehmet Salih et de Seyit Ali. À travers le récit de leurs deux permissions, le réalisateur dépeint avec un regard critique l’emprise des traditions sur la Turquie rurale. Le premier, en prison pour une affaire où son beau-frère laissa la vie, doit affronter la rancœur de toute sa belle-famille ; sa femme lui ouvre toutefois les bras, et accepte de le suivre avec leurs deux enfants ; la violence de leur amour leur permet de faire fi du regard de leurs pairs, mais les mènera à un destin tragique. Le second, Seyit Ali, gagne les sommets enneigés de la Turquie orientale, où sa femme est séquestrée depuis que son frère l’a retirée du bordel où elle s’était réfugiée dans un accès de faiblesse, alors qu’elle avait promis à son mari d’attendre sa sortie de prison. Se dessine à travers ses récits une ode à l’amour, aux liens familiaux et au pardon.

On apprécie également la force symbolique de Yol, qui passe souvent par la métaphore animale. Cette scène où Ömer observe un étalon tournoyer dans son enclos le renvoie à sa propre incarcération et à sa soif de liberté il sera d’ailleurs le seul à choisir de ne pas retourner à sa geôle à la fin de sa permission. Plus troublante encore la scène où Seyit Ali abat le cheval qui devait le mener au village de sa femme à travers le blizzard, sinistre augure du destin qui attend son aimée.

On regrettera cependant le faible temps accordé à l’exposition des personnages, susceptible de perdre le spectateur occidental dans un cadre auquel il n’est pas familier, l’exotisme des noms n’aidant pas ; enfin, l’entremêlement d’histoires déconnectées est peut-être moins polissé que dans les exemples de film-mosaïque tirés du cinéma américain moderne, et selon les sensibilités persiste le risque de voir poindre une lassitude lorsque la caméra renoue avec une intrigue jugée de moindre importance.

La permission (Yol)
Turquie – 1982 – Drame
Réalisateur: Yılmaz Güney, Şerif Gören
Acteur: Tarık Akan, Halil Ergün, Şerif Sezer
Schweizerische Radio- und Fernsehgesellschaft (SRG), Cactus Film, Güney Film

[FIFF2018] Yol : prisonniers en permission
3.5Note Finale