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Chez Godard, tout commence toujours par un titre. Et Godard aime son titre ! Adieu au Langage annonce donc la couleur. Le cinéma n’a plus qu’à bien se tenir.


Le langage cinématographique, Godard le connaît bien. Peut-être même trop bien. Ça fait des années qu’il en fait le tour et il semblerait qu’il en soit enfin arrivé à bout. Que faire alors ? Lui dire adieu et essayer d’en trouver un autre.

Godard en pleine forme

Aux chiottes donc le scénario, la mise en scène, le sacro-saint champ/contre-champ, la continuité. Et bienvenue au pays de la forme, de la nature et de la métaphore. Là où l’animal a depuis longtemps compris le sens de la vie, où les hommes ne sont que des pantins émotifs, où la beauté n’est plus ce qu’elle était, mais bien plus, et surtout là où Godard s’amuse comme un petit autiste précoce, à la poursuite d’un Absolu-Cinéma encore jamais effleuré.

Alors, ça crame, ça surexpose, ça pixélise, ça penche, ça sature, ça saute, ça sort du cadre, ça joue pas très bien, ça coupe n’importe quand et n’importe comment… Mais bordel : ça VIT ! Si on tournait encore en péloche aujourd’hui, ça ferait longtemps que celle d’Adieu au langage serait partie en fumée. Et puis ça vibre aussi. C’est beau, c’est bizarre, c’est inconnu. On ne comprend pas vraiment ce qu’on voit, mais on le voit. On se le prend même en pleine tronche et ça reste collé à nos petites méninges, depuis trop longtemps anesthésiées par le cinématographiquement correct.

Ça part donc dans tous les sens, mais Godard ne perd presque jamais pied. Au contraire, il tient bien debout. Il réinvente, il reste lui-même, il se réinvente. Grand peintre improviste de la pellicule (depuis 1960), il s’essaie maintenant à la peinture aux numéros. Rien que des 0 et rien que des 1. Et des multitudes ! Pour Godard, le format vidéo n’est pas une régression, mais plutôt une extension, une évolution sous-exploitée, une nouvelle façon de jouer avec son médium préféré. Plein de nouveaux gadgets à explorer, à trafiquer, à expérimenter. Un tout nouveau langage à découvrir. Une énergie pure, presque infantile, qui traverse le film de long en large. Les couleurs saturées, la 3D décalée, le montage surexcité… Le numérique facilite tout et, pour Godard, ouvre de toutes nouvelles possibilités, aussi complexes que saisissantes.

Bien-sûr, souvent il y a rejet. Ces possibilités ne sont pas les mêmes pour tous. On regarde alors son voisin de rangée, avec de grands yeux mi-perplexes, mi-moqueurs. Mais on reste sur son siège. C’est Godard quand même ! On regarde sa montre aussi. Combien de temps tout ceci va encore durer ? 1h10, Mesdames et Messieurs ! Et pourtant une éternité, vous me direz. Mais dans le bon ou le mauvais sens du terme ? Je vous laisse seul juge. Depuis le temps, vous connaissez le bonhomme, non ?

Godard ne pas touche le fond

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Et puis alors, ça parle de quoi ? Ahhhh… Vaste question que celle-ci ! Mais heureusement, Godard est là pour nous éclairer et nous dit lui-même qu’en fait « le propos est simple »1. Et quand on y pense, il n’a pas tort.

Un homme, une femme, un chien. Les deux premiers se rencontrent et s’aiment. Autour d’eux, le monde est beau et s’épanouit. Et puis, petit à petit, ça dégénère. L’homme trompe la femme. La femme se sépare de l’homme. Plus tard, ils se retrouvent et essaient de s’aimer à nouveau. Mais le chien se met entre eux, car lui, il a compris. Du Masculin-Féminin et du Canin ! Pourquoi réinventer le fil à couper le beurre ?

Car on est tellement plongé dans la forme, qu’on en voit rarement le fond. Même si on aperçoit de-ci de-là les intertitres, La Nature et La Métaphore, répétés, entrecoupés, court-circuités et justement intitulés. Et surtout quand le scénario n’est pas vraiment « écrit ». Car on le sait, Godard est cultivé et il aime le partager (ou le montrer, diront les cyniques). Alors puisque tout a déjà été dit, pourquoi faudrait-il le redire ? Autant laisser parler les maîtres pour nous. Chaque réplique d’Adieu au langage a donc déjà été pensée, écrite, célébrée. Conrad, Freud, Artaud, Cocteau, Faulkner, Aragon, Proust, Flaubert, Becket, Sartre, Sand… la liste est loin d’être exhaustive. Godard connait ses maîtres et les recycle avec respect et ingéniosité, comme un certain Tarantino, élève involontaire à qui il rend un clin-d’œil bien mérité et sûrement lui aussi involontaire.

Mais pas de surenchère gratuite ici. L’ensemble est cohérent. Tout comme les transgressions visuelles, les citations sont des instantanés. Ils cristallisent le moment, avant de s’effacer en laissant une trace, mais jamais en essayant d’expliciter le contenu pourtant très intellectuel du film. Encore une fois, Godard s’amuse.

Adieu à Godard ?

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Alors, bien-sûr, on crie au génie ou on s’insurge. Chacun trouvera sa propre bannière. Elles ont depuis longtemps été définies et Godard n’en a jamais, ni plus rien à faire. Il fait ce qu’il a toujours fait. Il reste fidèle à lui-même. Toujours mouvant, toujours à remettre en question, toujours à contre-dire. Toujours en quête d’Absolu. Alors oui, ce coup-ci, il est allé très loin, peut-être trop pour certains. Mais qui d’autre que lui l’aurait fait. Personne ! Comme quoi, qu’on ait 84 ans ou 30 ans, qu’on réalise Adieu au langage ou À bout de souffle, tout ne vient finalement que de la même impulsion créatrice. Celle de tout remettre à zéro et de tenter une reconstruction, quelle qu’elle soit. De toujours aller à contre-courant en se réinventant. Car, en 54 ans et en quelques 47 films, Godard ne semble pas vouloir s’arrêter. Il n’a pas vraiment changé, il est juste allé au bout de son idée.

Et à la traine, Cannes essaie de rattraper son retard. Compétition Officielle et Prix du Jury, rien que ça. Film Socialisme (2010) avait lui été recalé à Un Certain Regard. Une manière de se racheter ? Et quand on demande à Godard pourquoi il a refusé d’y aller, il répond simplement et justement : « Parce que j’y suis déjà allé. Il n’y a qu’à regarder le film et dire si vous le trouvez bien, et puis voilà »2.

Et bien cher Jean-Luc, ton film je l’ai aimé. Passionnément même.

 

1 : Dossier de Presse d’Adieu au langage
2 : Entrevue filmée, RTS, 20.05.2014

 

Adieu au langage
De Jean-Luc Godard
Avec Héloise Godet, Kamel Abdeli
Sortie le 07.01.2015
Vega Films