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Alors que son film « Belgica » est sorti dans les salles romandes il y a peu, nous avons eu le plaisir de partager un moment avec le réalisateur du film, Felix Van Groeningen.


Felix Van Groeningen "Belgica"

Felix Van Groeningen « Belgica »

Parlez-nous de votre parcours en tant que réalisateur ?
J’ai fait l’école de Cinéma que j’ai finie en 2000-2001 et j’ai tourné mon premier film deux ans après. J’étais assez jeune mais aujourd’hui encore je travaille avec le même producteur. Donc dès le début, j’avais trouvé quelqu’un d’un peu plus âgé et qui me disait : « Ce serait intéressant de voir ce que tu sais faire, peut-être qu’on peut essayer de tourner un long-métrage ensemble. Pourquoi pas faire un film vraiment bon marché rapidement ». L’idée que nous avions tous les deux était vraiment de ne pas faire comme la majorité des gens : travailler pendant des années sur un projet qui coûte énormément d’argent et qui est difficile à financer au risque de ne même pas voir le jour. Il fallait faire pour apprendre et du coup j’ai fait deux films sur trois ou quatre ans. Le premier était « Steve + Sky » et le deuxième « Des jours sans amours » et puis j’ai fait « La merditude des choses » qui était mon troisième film mais peut-être le premier vraiment bon. Je suis très fier des autres, mais celui-ci a été à Cannes, a fait le tour du monde dans les festivals et a lancé ma carrière. Et ensuite avec « The Broken Circle Breakdown », c’était encore plus grand grâce aux Oscars et Césars (ndlr : César du Meilleur Film Etranger en 2014 et nominé à l’Oscar du Meilleur Film en Langue Etrangère la même année).

Passons à présent à « Belgica », d’où est venue l’idée de ce projet ?
Cela fait longtemps que j’y pensais car mon père a eu un bar qui s’appellait le Charlatan. J’y ai travaillé quand j’étais jeune, j’ai vu comment cela s’est créé, comment c’est devenu un succès, comment ça a chuté et presque fait faillite également. Je trouvais ça intéressant de parler d’un groupe de gens, d’un lieu et de comment ce dernier change. Un jour, par exemple, il faut commencer à mettre des videurs à la porte pour des raisons de sécurité et du coup cela va à l’encontre de l’idée du début de laisser entrer tout le monde. Donc tout ça je l’ai vécu et cela m’a inspiré pour en faire un film. De plus, j’adore travailler avec la musique et la nuit me fascine même si je ne sors plus tellement maintenant. Du coup le projet était dans ma tête depuis longtemps, mais c’est vraiment quelques années plus tard, lorsque j’ai appris l’histoire des deux frères qui ont repris le bar de mon père, que je me suis dit qu’en combinant les deux histoires, cela pouvait donner un bon film. Je trouvais important d’avoir un fil rouge avec l’histoire de ces deux frères. Mais c’est aussi et surtout qu’après « The Broken Circle Breakdown » qui était un mélodrame, j’avais envie de faire un film rock’n’roll en réaction.

Tu le disais, le Belgica est inspiré du bar de ton père, le Charlatan. Existe-t-il encore ?
Oui vous pouvez le trouver à Genk.

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J’imagine que tourner un film dans un bar était un véritable défi ?
Nous n’avons pas tourné dans le vrai Charlatan, mais dans un café pas très loin. On était un peu stressé pour trouver le bon lieu, mais une fois que nous l’avons trouvé, il n’y avait pas vraiment de difficulté. Un lieu de tournage, c’est finalement comme un acteur. C’est peut-être une comparaison bizarre, mais pour moi, quand je fais un film, j’aime bien rencontrer les acteurs ou les musiciens avec qui je travaille et surtout trouver le lieu du tournage. Une fois qu’on a trouvé le bon, d’un seul coup on imagine plein de possibilités qu’on avait peut-être pas en tête avant, mais si on regarde bien et qu’on est ouvert à certaines possibilités, cela peut mener à des choses très intéressantes. Donc avec ce lieu c’était la même chose, c’était pas le truc que j’avais en tête mais en arrivant dans ce café, on se baladait un peu, on se disait : « Bon ben le bureau c’est là, la chambre de Franck est ici ». Du coup on y voyait vraiment l’âme du Belgica et on a pris la décision de tourner dans ce lieu.

Peut-on dire que le Belgica est le troisième personnage principal ?
Oui, tout à fait.

Il tient donc compagnie aux deux protagonistes principaux qui sont deux frères qui vont sombrer ensemble. Finalement sommes-nous face à une histoire de famille ?
Oui, ce que je trouvais à la fois beau et triste dans cette histoire : la possibilité que deux personnes si complémentaires puissent se perdre et ne pas réussir à garder leur relation intacte dans une situation pareille où se mélangent la nuit, le succès, l’excitation et la drogue. C’est vraiment très fort car ce sont des frères. Donc oui, j’utilise l’histoire de « Belgica » afin de montrer comment ils se séparent et comment le monde autour d’eux change également.

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Tout cela est également parfaitement montré grâce à la musique de Soulwax. Est-ce que pour toi avoir ce genre de musique était très important?
Ce n’est pas pour cela que je voulais faire ce film, mais en même temps c’est quelque chose qui m’excite en tant que réalisateur. J’ai pu utiliser la musique d’une façon que je n’ai pas beaucoup vue : à la fois elle fait vraiment partie de l’histoire en racontant quelque chose, mais en même temps cela donne une liberté cinématographique que j’adore.

Tu disais tout à l’heure que tu voulais faire un film rock’n’roll et pourtant tu travailles avec Soulwax que l’on connaît surtout pour leur sonorité électro. Comment s’est passé le travail avec eux ?
Oui mais bon, le rock’n’roll c’est un esprit. Le duo Soulwax est incroyable, ce sont les gens les plus travailleurs que je connaisse et en même temps ils restent cool. Ils sont vraiment fantastiques. Ils ont apporté énormément, on travaillait ensemble tout le temps et je leur ai souvent laissé faire les choses. Mais sur tous les niveaux, eux m’ont poussé à aller plus loin en traitant la musique de manière surprenante et puissante. C’est vraiment une collaboration que je n’oublierai jamais.

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Le véritable tour de force, c’est que les nombreux groupes présents dans le film arborent des looks improbables et des styles musicaux très différents, mais finalement c’est Soulwax qui a tout fait.
Ils ont toujours eu ça, ils ont commencé comme groupe de rock et ensuite sont devenus des DJs. Mais aujourd’hui je ne sais même pas tout ce qu’ils font. Ils ont des identités diverses et leurs productions sont incroyables. Donc pour moi c’était évident qu’il fallait que ce soit eux qui s’occupent de la musique dans mon film. Je voulais que la musique raconte comment le monde du Belgica avait changé. Ils ont eu un peu le même parcours que la musique du lieu, c’est ce qui fait d’eux des supers DJs puisqu’ils écoutent tous les styles de musiques.

Justement ils ont fait le choix de passer du rock à l’électro au cours du film. Est-ce qu’on peut faire un parallèle avec l’histoire des deux frères ?
Oui, car tout refroidit au Belgica, mais aussi entre eux.

Si tu devais ouvrir un bar ou un café, ferais-tu la même chose qu’au Belgica ?
Non je ne servirai pas d’alcool (rires).

Ce long-métrage t’a apporté le succès à Sundance, j’imagine que c’est le genre de prix très important pour un réalisateur ?
C’est fantastique, c’est toujours important et bénéfique pour le film. Pour moi aussi bien sûr, puisque c’est un prix pour la réalisation, mais c’est avant tout pour le film que c’est fantastique. Quand on va dans un festival comme celui-ci, on est déjà content d’être là, mais on réalise que l’on est pas seul, qu’il y a plein d’autres films et donc ça aide à faire remarquer le sien et lui donner un peu plus d’exposition. Du coup j’espère que plus de gens seront intrigués et iront le voir.

Le film sera diffusé entre autres sur Netflix, comment s’est fait cette collaboration?
Ils ont tout simplement vu le film à Sundance et ils l’ont aimé, mais il sera sur Netflix uniquement dans les pays où le film ne sortira pas au cinéma. C’est excitant, je ne sais pas ce que cela va donner. C’est aussi un peu effrayant puisqu’on remarque déjà maintenant que moins de pays l’achètent pour le diffuser au cinéma. En même temps, la sortie en salles est tellement difficile car c’est un public très petit qui va y assister. J’espère qu’il trouvera son chemin grâce à cette plateforme et je pense que cela peut vraiment se faire.

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Il y a encore un débat aujourd’hui sur la vidéo à la demande. Quel est ton positionnement personnel à ce sujet, pourquoi avoir laissé Netflix diffuser ton film de cette manière ?
Parce que je vois que le monde change, c’est une autre façon de voir des films. Quand la télé et la vidéo sont arrivées, le débat existait déjà. Aujourd’hui, la seule différence est qu’il est encore plus facile de voir des films donc finalement on élargit son public grâce à cela. En plus, on peut profiter de productions très intéressantes de leur part, tout comme chez Amazon. Pour l’instant je suis très optimiste parce que c’est un autre moyen de financer et de faire voir des films qui ont peut-être un peu plus de mal à trouver leur public.

Puisque nous avons l’occasion de te rencontrer chez nous, en Suisse, qu’est-ce que notre pays t’inspire ?
Je ne connais pas énormément mais c’est drôle car on parlait hier soir de la différence entre la Suisse et la Belgique. Du fait qu’en Belgique, il y a un peu plus de problèmes entre Flamands et Francophones. J’ai compris hier que c’est sans doute dû au fait que nous n’avons que Bruxelles comme ville bilingue tandis que chez vous, il y en a un peu plus. Et surtout le système politique où le peuple vote à chaque fois, ça me semble très juste, stable et démocratique.

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Justement on parle de différence de langues, tu as choisi de faire « Belgica » en flamand plutôt qu’en anglais ou français, pourquoi ce choix ?
Avant tout car je parle flamand et que mon français est moins bon (rires). C’est surtout que si je faisais un film français en Belgique, ce ne serait pas un film flamand mais un film français pour les flamands. Moi je suis flamand, je suis belge, je suis européen mais je suis surtout flamand. Être belge c’est quelque chose de bizarre, il y a un truc entre moi et le wallon de très fort en émotion. En même temps la langue est une telle barrière qu’il est difficile d’en changer. J’ai essayé dans « Belgica » de mettre un peu de français, un peu d’anglais et de regarder la Belgique plus globalement puisqu’il n’y a pas que les Flamands, il y a plein d’influences diverses au contraire. Si je l’avais fait en français, j’aurai eu moins d’affinités avec mon long-métrage.

Dernière question : si on te croise dans un bar, que doit-on t’offrir à boire ?
À quelle heure ?

À l’heure du Belgica ?
Alors un petit Gin Tonic (rires).

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