Le jeune Valaisan Nicolas Steiner a fait bien plus qu’un film de diplôme avec ce documentaire suivant cinq originaux vivant leur vie singulière dans les marges du rêve américain. A la fois beau, poétique, et intelligent, il offre un regard riche sur un pays coutumier des grands écarts. Echange avec un réalisateur à fort potentiel, qui sera présent à une séance spéciale le 22 avril à 19h30 au cinéma du Grütli de Genève, avec son monteur Kaya Inan.

 Nicolas Steiner

Nicolas Steiner

«Above and Below» relie Mars, la Terre et ses sous-sols. D’où vous est venue cette idée peu banale ?
En tant que réalisateur, ce sont avant tout les images qui m’inspirent. Mon imagination travaille mieux lorsque je m’éloigne de prémisses déjà formulées. Dans ce cas, il s’agissait avant tout d’images prises par Joel Sternfeld; des photographies panoramiques de déserts et de parcs aquatiques, des paysages qui ont quelque chose de surnaturel et qui contiennent un élément d’absurdité. De plus, j’ai étudié il y a trois ans à San Francisco dans une école d’art grâce à une bourse Fulbright. Là-bas, je me suis intéressé aux villes fantômes. Le tremblement de terre au Japon a eu lieu à la même période. En surfant en Californie, à Santa Cruz, nous avons vu un réverbère, flottant à la surface de l’eau et probablement contaminé sur lequel étaient inscrits des caractères en japonais. Cette expérience fut déterminante pour la suite de mes réflexions sur le concept du film.

De quelle manière ?
En tant que réalisateur, je me perçois comme un collectionneur et un chasseur. Je suis tout d’abord submergé par des concepts et des idées. Ensuite je les filtre. Je cherche des liens qui ne sont détectables qu’au deuxième regard. En même temps, les processus simples me fascinent. Plus ils sont archaïques, mieux c’est. C’est à partir de ces pièces de puzzle que le voyage « de Mars à la Terre et sous la surface » s’est cristallisé.

Les habitants des tunnels jouent un rôle central dans le film. Comment avez-vous entendu parler de ces personnes ?
Depuis San Francisco, j’ai souvent entrepris des voyages dans les régions environnantes. Je voulais sortir de la ville pendant quelques jours et j’ai visité Las Vegas – je voulais me détendre mais j’ai ressenti ce séjour comme si j’avais été sous stéroïdes : une surcharge de stimulations sensorielles. Confus, j’ai arpenté les rues et j’ai vu dans un tunnel d’eau un type en pyjama avec un échiquier. L’idée du film s’est alors immédiatement concrétisée.

"Above and Below" de Nicolas Steiner

Comment avez-vous rencontré vos propres habitants des tunnels ?
J’ai fait des recherches pendant sept semaines à Las Vegas. Au début, j’y suis allé avec un journaliste qui avait déjà écrit sur les habitants des tunnels. J’ai également étudié les tunnels à partir de vieux plans de la ville et je suis parti, de mon propre chef, sur les traces de potentiels protagonistes.

Quelle importance a la thématique des sans-abris dans votre film?
Bien sûr, il traite de la pauvreté et des sans-abris. Alors que mon dernier film, « Combat de reines » a été perçu comme un « Heimtafilm », j’ai maintenant réalisé un film sur le déracinement. Mais je n’ai pas du tout eu l’intention d’expliquer aux Américains leur pays et leur société. Je n’ai pas non plus abordé le film par le biais d’une thématique mais d’un concept, même si à la fin l’accent est nettement mis sur chaque individu. Je voulais parler de « cow-boys, fantômes et extraterrestres ». L’idée était de tourner un film qui mène le spectateur de Mars à la Terre puis de là jusque dans ses entrailles. Le film aurait très bien pu être tourné dans le désert de Dubaï ou en Chine.

"Above and Below" de Nicolas Steiner

Vous avez renoncé au «Doc-Talking-Heads» classique qui privilégie les entretiens en face-à-face. Pourquoi ?
Lors des entretiens avec eux, mon but était que mes protagonistes se sentent bien et soient naturels au maximum. Je n’aime pas les interviews classiques ou les séquences de questions/réponses. Je préfère les conversations. Ce qui ne veut pas dire que je n’apprécie pas des visages et des lieux bien éclairés – mais j’essaie de ne pas les utiliser à tout prix. J’explique approximativement à mon équipe où je veux aller, mais la spontanéité et la flexibilité sont pour moi tout aussi importantes. Je pense que la méthode « Talking-Heads » est une question de goût et ne convient pas à tout contenu. Dans « Above and Below », le niveau audiovisuel était pour moi plus important que des énoncés précis.

"Above and Below" de Nicolas Steiner

Resterez-vous fidèle au genre documentaire ?
J’aime beaucoup le genre documentaire. Il élargit l’horizon personnel. Et les périodes de recherche intensive font partie des choses dont je ne pourrais me passer. Mais je n’exclus pas la fiction, au contraire, puisque sur le plan formel, les films de fiction m’intéressent et m’inspirent généralement davantage que les documentaires. Et je suis maintenant théoriquement parfaitement préparé pour tourner un vrai thriller ou un drame sur les habitants des tunnels.

"Above and Below" de Nicolas SteinerAbove and Below
De Nicolas Steiner
Avec April, Lalo « Le Parrain », Rick, Cindy et Dave.
Cineworx
Sortie le 20/04

propos recueillis par Philipp Zweifel