La scénariste du « Nom des gens », réalise à nouveau une comédie débridée, amusante, mais avec un fond sérieux et complexe sur une famille où le fils se radicalise et la fille… Tout un programme !


Comment est née l’envie de faire un film sur un tel sujet pour « La Lutte des classes »?
Michel Leclerc : C’est venu d’une question qu’on s’est posé par rapport à nos enfants et par rapport à l’école. C’est-à-dire qu’on a vécu pendant dix ans à Bagnolet, dans cette banlieue où se passe le film, y compris l’école qu’on voit dans le film est celle où étaient nos enfants. À un moment donné de notre vie on a eu un problème dans cette école, qui nous a créé beaucoup d’angoisse et de panique sur ce qui était bien ou pas bien de faire quant à notre apport à l’école publique par exemple, qui était une chose très forte chez nous, et en en discutant avec beaucoup d’autres parents on s’est aperçus que c’était une question très présente, en tout cas en France. Dans beaucoup d’endroits on se demande comment choisir la bonne école, on veut savoir si son enfant est bien et aussi sur la mixité, toutes ces questionnements sont vraiment très présents dans la société française d’aujourd’hui.

Est-ce qu’on peut dire que c’est un film militant ?
Michel Leclerc : Un film militant ! C’est du moins un film qui décrit une situation, mais qui essaie quand même qu’on comprenne le point de vue de tout le monde. C’est-à-dire que c’est un film dans lequel il y a différents points de vus, tous les personnages ne sont pas d’accord sur cette question de l’école et c’est pour nous important que tous les points de vus soient exprimés et que nous spectateurs, on n’ait pas tellement à juger ça, c’est plus la description d’une réalité. Alors, il y a néanmoins une chose à dire, c’est que c’est vrai qu’en France, en tout cas, il y a des écoles publiques pauvres et des écoles publiques riches et que ça nous paraît totalement anormal que dans certains des quartiers défavorisés les écoles tombent en ruine parce qu’il n’y a pas le budget pour les réparer…

Baya Kasmi : Oui, puis les moyens pour aider les enseignants à travailler, ça c’est des problèmes récurrents qui créent effectivement une inégalité entre les écoles et ça dans un système qui prône l’égalité c’est compliqué. Pour moi, c’est un film militant dans le sens où il essaie de décrire un système qui fonctionne de plus en plus mal, nous essayons de décrire comment chacun d’entre nous dérègle ce système. C’est-à-dire, qu’on n’est pas là pour juger les gens qui font chacun leurs choix, mais pour faire prendre conscience…

Michel Leclerc : … que ça peut être grave pour l’équilibre global…

Baya Kasmi : Voilà ! On dérègle un système et évidemment ça génère un débat et c’est aussi une façon de reparler de tout ce dont l’école a besoin et de l’enjeu que cela représente pour la société. C’est un enjeu extrêmement fort de savoir comment on va construire la société de demain.

C’est vraiment une question de moyens lorsqu’on parle de la qualité de l’enseignement ?
Michel Leclerc : Tout est un peu lié en fait. C’est-à-dire que quand vous enseignez dans une école « pourrie » et vous n’avez pas les moyens, ça ne favorise pas l’enseignement. Je pense qu’on n’est pas du tout là pour dénoncer la qualité de l’enseignement et encore moins la qualité des enseignants. Ça, je crois que quel que soit l’école, il y a toujours des gens qui font très bien leur métier et des gens qui le font moins bien… mais par contre le métier est rendu difficile par des problèmes matériels, par des problèmes de tensions à l’intérieur de l’école, par des problèmes de manque de mixité à l’intérieur de l’école et tout ça, ça peut générer beaucoup de problèmes au niveau des enseignants et beaucoup de stress et le personnage que joue Baya dans le film exprime ça. Elle exprime le fait qu’elle doit s’occuper des choses qui n’ont rien à voir avec son métier premier.

Baya Kasmi : De toute de façon, il n’y a pas d’école « pourries », c’est-à-dire qu’une école est faite de l’équipe enseignante qui est là et des élèves qui vont aller à l’intérieur et de comment ils sont accueillis et comment ils arrivent. Et c’est vrai que, quand on se rend compte dans le système français, pour des raisons d’évitement scolaire, par rapport au fait qu’il y a le privé qui attire énormément, qui n’est pas très cher puisqu’il est aussi doté par l’état, on se retrouve avec des écoles qui ont parfois cinquante ou soixante pourcent d’enfants dans leurs écoles qui viennent d’un milieu défavorisé, donc, bien évidemment que cela draine un tas de problèmes, de difficultés plus grandes à porter par l’équipe enseignante, alors qu’il y a des écoles très bourgeoises où les enfants arrivent à l’école sans aucun souci social. Ce sont des choses quand même hyper fortes et qui ont une incidence sur la façon dont les profs peuvent travailler.

C’est beaucoup une question de peur dans le film, non ?
Michel Leclerc :
Voilà ! La peur est un des sujets central du film, particulièrement la peur des parents qui souvent est mauvaise conseillère et qui parfois leur fait faire n’importe quoi.

C’était important pour vous de rendre ce film drôle pour attirer l’attention sur ce problème ?
Michel Leclerc : On s’exprime naturellement par la comédie. Par exemple, j’ai envie de faire des films que les gens prennent plaisir à voir, quand ils sont dans le film, ils sont là, qu’ils passent du bon temps et qu’éventuellement après le film, même pendant, ils puissent se poser des questions, sur le sujet, sur eux-mêmes, sur leur rapport à l’école, sur le rapport à tous ces sujets qu’on traite dans le film. Dans le ton et dans la forme pour nous, c’est vraiment important de soulager aussi, de rendre léger des thèmes éventuellement lourds et ça, c’est vraiment notre boulot. C’est ce que je trouve également très élégant.

Baya Kasmi : Et puis le rire c’est également quelque chose qu’on a en commun les uns avec les autres. C’est-à-dire, qu’on a beau venir de toute origine, de toutes origines sociales, ethniques et religieuses, y a quelque chose quand on arrive à trouver la bonne mesure dans une blague, quand on arrive à gratter, on va dire, des tabous, de mauvaise foi, des choses qu’on a en commun tous ensemble dans la société, évidemment, c’est l’idée de générer un rire commun…

Michel Leclerc : Un rire collectif, un rire qui fédère les gens…

Baya Kasmi : Et ça quand on fait de la comédie sociale, c’est quand même bien d’essayer de faire rire tout le monde avec ces espèces de préjugés, de peurs et donc nous partons des préjugés, éventuellement en les outrant un peu pour en sortir par le rire et par la surprise aussi.

Pourquoi avoir opté pour Edouard Baer et Leïla Bekhti qui incarnent des parents inquiets dans « La Lutte des classes »?
Michel Leclerc : Edouard Baer a une image très forte dans le public, il a toujours cette image de séducteur sophistiqué qui passe par les mots et ça me semblait vraiment intéressant d’essayer de l’amener vers tout un autre rôle, vers tout un autre emploi, d’un personnage qui passe beaucoup moins par les mots, qui n’est pas un séducteur, qui est plutôt quelqu’un de lourd, qui est plutôt ancré dans une vérité sociale très précise. Et puis aussi mon personnage, le personnage de Paul, est quelqu’un qui frise parfois l’antipathie, c’est-à-dire que ça lui arrive de dire des trucs très gros, très violents de provoquer et c’est important pour un rôle comme ça de prendre un comédien qui au contraire suscite énormément d’empathie. Hors, Edouard Baer suscite l’empathie, tout le monde l’aime, tout le monde le trouve sympathique, donc, ça lui permet de jouer un personnage qui frise l’antipathie sans jamais qu’on perde la sympathie qu’on a pour lui. Et Leïla Bekhti, c’est une comédienne qui avec un minimum d’effets  peut faire beaucoup, on lit tout ce qui se passe sur son visage, on lit tout ce qui se passe dans sa tête. Donc, comme le personnage de Sofia est un personnage qui dit pas toujours ce qu’elle pense, qui reste plutôt en retrait, qui essaie d’arrondir les angles, qui essaie de réconcilier tout le monde, il faut absolument qu’on arrive à lire toute la complexité de ce qu’elle ressent à travers son visage. Et puis les deux ont un sens, d’abord, ils se connaissent bien, ils ont une complicité naturelle et ils ont un sens du timing et de la comédie qui est vraiment du caviar pour nous.

La Lutte des classes
FR   –   2019   –   Comedy
Réalisateur: Michel Leclerc
Acteur: Leïla Bekhti, Ramzy Bedia, Edouard Baer, Xavier Alcan, Vincent Furic, Pascal Tantot, Ian McCamy, Rachel Berges
Pathé Films
17.04.2019 au cinéma