MOUNIA AKL : « le Libanais aujourd’hui, est pris en otage »

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Carlos Mühlig
Carlos Mühlig
Depuis des nombreuses années, Carlos Mühlig met son savoir faire journalistique et en matière de communication au service de sa passion pour le 7ème art.

La jeune réalisatrice Libanaise Mounia Akl signe comme premier long-métrage un drame très politique, mais sous forme de conte, sur fond de crise des déchets. Entre difficultés de tournage et un sujet jamais évident à tourner, la réalisatrice nous confie en toute sincérité et avec une grande sagesse comment s’est passé la réalisation de « Costa Brava, Lebanon ».


En quelques mots, pouvez-vous nous dire de quoi parle votre premier long-métrage ?
C’est l’histoire d’une famille qui essaie de se donner l’opportunité de faire un peu table rase sur le passé, de se créer une petite utopie, un petit nid de poésie et de liberté, loin d’un monde qui leur a brisé le cœur et qui leur a volé leur dignité. Jusqu’au jour où ils se retrouvent dans une situation où l’on réalise que l’on ne peut pas fuir la réalité, qu’elle nous suit et qu’elle tape à nos portes. Et, à ce moment-là, qu’est-ce qu’on fait quand on sent que les murs qu’on a construit s’écroulent sur nous ?

Quel cinéaste engagé vous inspire, auquel vous vous identifiez dans votre approche du cinéma et dans vos intentions ?
Il y a beaucoup de réalisateurs qui m’inspirent. Mais je trouve aussi l’inspiration dans le cinéma, dans la peinture, dans la poésie et dans la littérature avec laquelle j’ai grandi et surtout, les gens qui m’entourent. Par ailleurs, les deux années avant de faire le film, j’ai commencé à voir moins de films et à observer plus les gens. Mais, si je devais mentionner des réalisateurs qui m’ont inspiré en grandissant, pas nécessairement « Costa Brava », je dirais que j’ai beaucoup appris sur la nature humaine à travers les films de Ingmar Bergman ou de Andreï Tarkovski. Mais en même temps, récemment, j’ai beaucoup appris sur le langage cinématographique et la poésie dans le cinéma avec Jane Campion et Lucrecia Martel, pour ne citer qu’eux. Mais en même temps, les peintures de Georgia O’Keefe peuvent m’apporter plus qu’un film de sept heures de temps. Et observer mes parents réagir à certaines situations… Comme au Liban, on est tout le temps mis sous pression, observer les gens et la manière dont ils réagissent à cette situation ont été également des sources d’inspiration pour moi.

Qu’est-ce qui a changé dans votre approche entre « Submarine » et « Costa Brava, Lebanon », parlant pourtant tout deux du même problème ?
En fait, j’aurais voulu que « Costa Brava » soit dans le même genre que « Submarine » parce que « Submarine », c’était un film de genre, situé dans une réalité un peu dystopique, d’anticipation, parce que j’avais pris la crise des déchets que je l’avais poussé à l’extrême absolue. Mais quand j’ai été en préproduction pour « Costa Brava », la situation du pays est devenue pire que la dystopie que j’avais imaginée et donc, soudainement, je me suis retrouvée dans une situation où le film était devenu un film du présent changeant ainsi le genre à cause du contexte du pays. Une grande différence aussi entre les deux films, c’est que dans « Costa Brava », pour la première fois de ma vie, j’ai écrit une histoire à quatre protagonistes et que le point de vue voyage entre l’un et l’autre même si ça a créé des complications à la réalisation. Mais c’était vraiment important pour moi que le protagoniste de ce film soit cette famille et qu’on ne quitte jamais cet espace que lorsque la petite décide de le quitter.

« Costa Brava, Lebanon », est tout de même un film politique, non ?
Pour moi, c’est un film politique dans le sens où il parle du fait que nous, les Libanais, sommes pris en otage par un gouvernement corrompu qui vampirise le peuple et qui ne lui donne aucune opportunité de liberté. La poubelle, c’est une métaphore pour ça. Parce que la crise des déchets en 2015 était évidemment une crise environnementale, mais c’était une crise liée à la corruption. Et donc pour moi… évidemment, la présence de cette décharge et de ce cancer, représente cet étouffement qu’on vit aujourd’hui. Le 4 août, c’était une explosion qui a étouffé les Libanais, qui a décimé la moitié de la ville alors qu’après, c’est la crise des déchets et la crise économique. Donc, il y a toujours un moyen qu’ils vont trouver pour pouvoir éliminer ce peuple qui n’a plus de souffle.

Est-ce qu’il y a d’autres sujets que vous souhaiteriez aborder dans un futur projet ?
Ça se voit peut-être dans « Costa Brava », j’aimerais aborder la sexualité de la femme qui a grandi dans une société patriarcale comme celle du Liban. La relation entre le corps de la femme et la société, c’est quelque chose que je veux pousser plus loin dans mes prochains projets. La relation entre le traumatisme et le choc émotionnel qu’on peut vivre comme le jour de l’explosion et ce que ça peut faire au corps humain, à la santé mentale, à la relation, à l’art, au désir aussi.

Avez-vous rencontré des difficultés à tourner votre premier long-métrage ?
On ne le réalise pas vraiment, mais parfois, on se censure nous-mêmes. C’est comme quand on est jeune et que nos parents nous disent de ne pas faire quelque chose, mais on le fait quand-même ou on trouve d’autres moyens de le faire. Donc, je pense que j’ai réussi à dire ce que je voulais dire avec « Costa Brava ». Bien sûr, j’avais peur que le film soit censuré comme ce fût le cas de « Submarine », mais, je pense que plus on grandit, moins j’ai peur de ça et là, la censure qui m’intéresse plus c’est celle que je m’inflige et c’est ce que j’ai envie de briser pour la suite.

Parlez-nous de la musique dans votre film. Une musique captivante et à la fois intimiste.
Il y avait deux univers musicaux dans ce film. Il y avait l’identité musicale de « Souraya », que j’ai développée avec Zeid Hamdan, musicien qui a créé la bande Soapkills, qui était également ma source d’inspiration pour cette identité musicale, et la bande originale du film qui a été faite par Nathan Larson. J’avais envie que la bande musicale du film soit une composition qui soit au début très invisible, comme si c’était des sons qui venaient de la nature et qui créent de la musicalité et qu’ils deviennent de plus en plus industriels, violents et agressifs avec l’arrivée de ce monde industriel. On a travaillé avec Nelson comme ça. En fait, c’était l’idée d’avoir un univers musical qui soit au début comme le vent et ensuite comme une usine qui étouffe.

Qu’attendez-vous de ce film ? De votre public ? Que devrions-nous spectateur faire après l’avoir vu ?
Un échange peut-être ? Je ne m’attends pas que le film soit apprécié par tous. Je pense qu’aucun film ne va être adoré ou détesté par tout le monde. Donc pour moi, ce qui est intéressant dans cet échange-là, c’est une conversation créative et une conversation politique aussi. Une conversation créative… Comprendre où est la connexion, où est-ce qu’on a des choses en commun ? Pouvoir discuter aussi. Pouvoir aussi parler du Liban parce que le Liban souffre. Que le Libanais, aujourd’hui, est pris en otage.

Et donc, utiliser cette opportunité pour parler et faire parler de mon pays et de cette blessure.

Costa Brava, Lebanon
ESP – FR – LIB – SUD – NORV – 2021
Durée: 1h41 min
Comédie, Drame
Réalisatrice: Mounia Akl
Casting: Nadine Labaki, Sale Bakri, Yumna Marwan
Nadia Charbel
Trigon-film
02.02.2022 au cinéma

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