Derrière les barreaux
L’événement a ému bon nombre de cinéphiles début avril : moins d’un an après sa condamnation pour une sombre affaire d’écoutes illégales, le réalisateur américain John McTiernan s’est rendu à la prison fédérale de Yankton pour y purger sa peine d’un an ferme. Si cela vous paraît anodin, il faut savoir que cette histoire a précipité la fin de carrière du réalisateur. Et quel réalisateur ! En effet, on parle ici d’un des plus grands noms du cinéma d’action. Alors que des milliers d’internautes inondent les réseaux sociaux à coups de messages de support et de pétitions, nous avons préféré signifier notre soutien au maître par un hommage au film qui restera sans doute son plus grand.

Mais qui n’a pas vu « Predator » ?

S’il y a un film qui n’a pas volé son aura d’œuvre culte dans les années 80, c’est bien « Predator ». Adulé par toute une génération, ce « Il faut l’avoir vu » n’a certes rien d’une découverte. Oui, nous aurions pu tenter de défendre le quasiment indéfendable « Rollerball », ou revenir sur le fiasco du « 13ème guerrier ». Mais au diable les subtilités, il faut parfois savoir faire preuve de simplicité et aller droit au but. En termes de simplicité donc, « Predator » s’est rapidement imposé comme une évidence. Et quand on y réfléchit, le film – qui date de 1987 – est bientôt trentenaire. Il se pourrait bien que les jeunes générations, biberonnées aux purges de Michael Bay et qui ne connaissent la créature que par les immondes « Alien vs Predator », soient passées à côté de cette « vieillerie ». Alors jeunes gens, il est temps de passer aux choses sérieuses et de découvrir la vraie, la grande, l’immortelle référence en matière de film d’action burné.

Fausses pistes
L’une des grandes forces de « Predator » réside dans sa manière de jouer avec les attentes du spectateur. Après une très brève introduction dans l’espace, McTiernan brouille les pistes en nous renvoyant illico sur Terre, sous la chaleur torride des forêts sud-américaines. Tout semble alors nous mener vers un film d’action au déroulement on ne peut plus classique. Les ressemblances avec « Rambo 2 » (sorti deux ans plus tôt) sont telles qu’on s’attend à voir Schwarzenegger et son commando d’élite dézinguer du guérillero pendant 110 minutes. Et pourtant, après l’impressionnante scène de l’assaut d’un camp militaire, pendant laquelle Dutch et son équipe flinguent effectivement du guérillero à la pelle, c’est un tout autre film qui commence.

Predator

Predator

Chasseurs chassés
En l’espace de quelques minutes, McTiernan renverse la vapeur. Partie à la chasse aux méchants, cette équipe de gros bras – l’une des brochettes de personnages les plus mémorables du genre – se retrouve dans le rôle de la proie. Et comment pourrait-on mieux illustrer cette inversion des rôles si ce n’est par un changement de point de vue ? Le réalisateur l’a très bien compris et c’est pour cette raison que la première représentation du prédateur extraterrestre se fait… par sa propre vision. L’humain se retrouve alors dans le rôle de l’autre, de l’observé dans ce qui s’apparente désormais à une chasse à l’homme. La figure du mercenaire surarmé est progressivement déconstruite : d’abord iconisés à outrance par une série de punchlines et un splendide travail sur le cadre, ces guerriers s’avèrent rapidement impuissants face à ce mystérieux chasseur. Malgré leur arsenal de guerre capable de déforester quelques hectares, ils se font éliminer un à un.

Retour à l’état sauvage

Ce n’est d’ailleurs pas du côté des armes à feu que se trouve la solution pour venir à bout du prédateur. Dans son incroyable final, « Predator » célèbre un retour à l’état de guerrier sauvage quasi mythologique. En effet, c’est seulement en fusionnant avec la nature qui l’entoure que Dutch parviendra à dominer la bête, elle qui se confond également avec les éléments. Il faut voir le corps sculptural de Schwarzenegger recouvert de boue, sa manière de se déplacer à l’aide de lianes ou encore l’entendre pousser un cri d’une bestialité saisissante, torche à la main. Le Predator comprend qu’il a trouvé un adversaire à sa taille et tout passe désormais par le regard de l’autre. Dans cette ultime confrontation face à face, on ne sait pas qui, de l’homme ou de l’extraterrestre, est le plus étonné de découvrir la nature de son adversaire. Cet étonnement réciproque trouve sa plus belle expression lorsque que Dutch demande « what the hell are you ? » (« qu’est-ce que tu es ? ») et que le Predator lui retourne la question.

Predator

Predator

Il y aurait encore tant à dire sur ce film, que McTiernan décrit comme un « old fashion popcorn movie plein de suspens ». De la géniale partition d’Alan Silvestri au look indémodable de cet extraterrestre coiffé de dreadlocks et muni de mandibules (l’idée viendrait de James Cameron), tout participe à en faire une œuvre absolument culte qui se joue des frontières censées séparer les genres. 26 ans plus tard, « Predator » n’a jamais été égalé.

Predator
De John McTiernan
Avec Arnold Schwarzenegger, Carl Weathers, Bill Duke…
20th Century Fox

[Thomas Gerber]