Salaud, on t'aime: Claude Lelouch et Irène Jacob

Salaud, on t’aime: Claude Lelouch et Irène Jacob

Claude Lelouch revient avec une de ces histoires de famille dont il a le secret : un photographe de guerre et père absent, qui s’est plus occupé de son appareil photo que de ses 4 filles, coule des jours heureux dans les Alpes avec sa nouvelle compagne. Il va voir sa vie basculer le jour où son meilleur ami va tenter de le réconcilier avec sa famille en leur racontant un gros mensonge.

Un casting original et prestigieux avec, entre autres, Johnny Hallyday, Sandrine Bonnaire, Eddy Mitchell et Irène Jacob donc, qui accompagnait le réalisateur à Genève.

– Irène Jacob, Genève est la ville de votre enfance et de vos débuts en tant que comédienne. C’est aussi la ville onirique du film que vous tournez avec Kieslowski (« Trois couleurs : Rouge »), rôle pour lequel vous avez été nommée pour le César de la meilleure actrice. En 2009, vous revenez à Genève pour « Déchaînée », où vous incarnez le rôle d’une mère de famille. Vous avez beaucoup de souvenirs ici…
– Oui, Genève est la ville de mon enfance. J’ai vécu plus de temps hors de Genève, mais quand je reviens ici, je sens que ces paysages m’ont marquée et que j’appartiens aussi à cette ville. Ma mère habite toujours ici, j’ai donc encore de bonnes attaches à Genève.

– Claude Lelouch, pour votre 44ème film vous dressez le portait d’un photographe, Jack Kaminski (interprété par Johnny Hallyday). Au début du film il tombe amoureux d’un paysage, celui des Alpes françaises, puis d’une femme. Et, parce que quand on déménage on se doit de ranger sa vie, son souhait le plus cher est de renouer avec les autres femmes de son existence, ses 4 filles. Cette histoire, c’est un peu la vôtre Claude Lelouch…
– Oui, c’est l’histoire de beaucoup de gens. Aujourd’hui les familles recomposées sont devenues monnaie courante. C’est l’histoire d’un homme qui a envie de rattraper le temps perdu et de mettre sa vie au propre. Il prend conscience que son métier lui a tout bouffé et que d’une certaine façon, il a trompé ses enfants et ses femmes avec son appareil photo. Je crois qu’on a le droit, à un moment donné, de sortir l’aspirateur pour enlever la poussière qui s’est accumulée et de demander pardon. Les enfants de Jack lui font son procès, surtout sa fille aînée. Face à eux, la nouvelle compagne de Jack le défend telle une avocate dans une cour d’assises. C’est un film sur toutes ces choses qui font qu’on a les qualités de nos défauts et qui font que la vie est ce qu’elle est. J’aime la vie et j’essaie, malgré tous ses défauts, de la faire aimer à un maximum de gens.

– Irène Jacob, vous interprétez le rôle de la fille aînée de Jack. Elle écrit un livre assassin au sujet de son père, « Salaud on t’aime », le titre du film. Qu’est-ce qui motive votre personnage à écrire ce livre ?

– Son père lui a manqué. Alors qu’elle était très jeune, il a rencontré une femme et eu d’autres enfants. Finalement, elle n’a pas trouvé sa place dans une famille qui ne s’est peut-être pas si bien recomposée que ça. « Salaud on t’aime », c’est aussi une histoire sur la donation, sur ce qu’on a ou pas reçu de quelqu’un. A un moment donné, elle crie sa colère à son père pour ensuite lui demander pardon, alors qu’elle souhaiterait que ce soit lui qui lui demande pardon. Au final, on ne sait jamais qui doit demander pardon, tout comme on ne parvient pas à identifier ce qu’on a reçu et ce dont on a manqué. Je crois qu’à ce moment là, chacun cherche sa filiation, « son bout de racine », comme dans la chanson de Moustaki.

– La chanson « Les eaux de mars » de Georges Moustaki est d’ailleurs très présente dans le film…
– Je trouve que Georges Moustaki l’a très bien adaptée du brésilien. Cette chanson montre que la vie est faite d’une mosaïque de choses dont on ne voit pas toujours la synthèse. Il faudrait avoir un peu de recul pour le faire, ou une chanson tout simplement.

– Eddy Mitchell interprète Frédéric, le meilleur ami de Jack. Il joue un rôle clé pour permettre à la famille de son copain de se réunir. Mais on voit que dans le film les femmes ont souvent l’initiative et qu’elles pardonnent beaucoup de choses…
– Le pardon est au centre du film. Est-ce qu’on va se pardonner ? Est-ce qu’on va réussir à renouer des liens qui n’ont pas été solidement entretenus ? Au début on pardonne volontairement, puis je crois que la vie l’apporte d’une façon plus forte. Mais je pense que les hommes pardonnent aussi dans le film…
– C.L : Les hommes pardonnent plus facilement que les femmes. Les femmes pardonnent, mais elles n’oublient pas.
– I.J : (Rires) Je ne sais pas… Quoi qu’il en soit, le pardon est une grâce. J’admire les personnes qui pardonnent sans conditions.
– C.L : Les femmes ont de la mémoire, moi je n’ai pas de mémoire. Si j’avais de la mémoire, je serais fâché avec tout le monde. J’ai la mémoire du présent. C’est idiot de dire ça (rires).J’oublie très vite, donc je ne suis pas rancunier. Même à la critique je n’en veux pas.

– Les familles recomposées sont de plus en plus nombreuses. Cela fait-il partie de ce que vous identifiez comme étant « des chaos fertiles » ?
– Oui, je crois à l’incroyable fertilité du chaos. C’est pour moi des bouleversements positifs. Dans le film, Irène crève l’abcès avec son livre. Je pense qu’il faut avoir le courage de plaider coupable. En plaidant coupable, on peut avoir la tolérance du jury. Et dans ce film, tout le monde plaide coupable. Dans les partis politiques, ils n’arrivent jamais à se mettre d’accord parce qu’ils ne plaident jamais coupable.

– Irène Jacob, dans le film on voit que votre rapport à la nouvelle compagne de votre père (Sandrine Bonnaire) est plutôt tendu…
– I.J : Oui, d’ailleurs j’aime beaucoup cette situation dans le film. Cette femme retrouve son père avec une personne qui est exactement de la même génération qu’elle. Elles n’ont pas du tout la même histoire auprès de cet homme et le connaissent de façon totalement différente. J’aime aussi beaucoup la dernière scène que Claude a filmée, quand toutes se rassemblent. C’est une scène qui n’était pas écrite dans le scénario, comme beaucoup, chères à Claude. Je trouve qu’il y a une grâce qui se passe entre Sandrine et les sœurs. Tout ça, dans un geste très simple et un mouvement de caméra…
– C.L. : C’est vraiment le calumet de la paix.

– Claude Lelouch, vous avez connu Johnny Hallyday, vous étiez tous deux très jeunes. Vous vous étiez promis de faire un film ensemble. On imagine l’émotion que vous avez dû ressentir en filmant ce visage, souvent en gros-plan…
– Je savais qu’un jour Johnny aurait une gueule qui me conviendrait. Parce qu’il a vécu, bu, fumé…Il a fabriqué une tête qu’on ne peut pas inventer. Quand j’ai vu la tête de Johnny, je me suis dit que c’était formidable, qu’il y avait déjà tout un film écrit sur son visage et que je n’allais pas me priver de ça. J’ai donc construit le film sur une tête qui pue la vérité et qui ne peut plus raconter de salades.

– Les autres personnages du film sont aussi la nature et les animaux. Que symbolise l’aigle qui est présent dans pratiquement chaque séquence ?
– L’aigle est celui qui sait tout. Il ne juge pas et est témoin. J’adore les animaux et je considère qu’ils sont des espions. Ils viennent sur vos genoux, ils se cachent, etc. Ils savent tout de nous, ils voient tout et ils ne peuvent pas parler. Tout comme la nature, une forme de vérité muette.

– Sans trop en révéler, dans ce film il y a un mélange des genres. Pourquoi ce choix ?
– Parce que la vie est un mélange de genres et que je n’ai pas d’imagination. Donc il faut passer du drame à la comédie, du polar aux histoires d’amour. Si demain matin je descends dans la rue et qu’on me vole mon portefeuille, je suis en plein polar. Et si après avoir rattrapé le voleur et lui avoir cassé la figure je vais dans un restaurant et que j’y vois une jolie femme, alors je commence une histoire d’amour. La vie c’est cette alternance de beau, de mauvais temps, de joie et de tristesse. Il n’y a pas une journée parfaite, mais quand il y a du soleil j’essaie de me mettre au soleil.

– Une forme d’adaptation…
– Voilà, je m’adapte vachement bien (rires). La vie se mêle de toutes nos histoires. Il y a 7 milliards d’habitants sur cette terre dont la vie s’occupe. C’est un acteur permanent, gratuit et sans agent. En bref, un acteur très facile. Les deux acteurs qui ont toujours joué dans tous mes films sont la vie et la caméra.

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