FILMAR 2015

Du 13 au 29 novembre, le festival FILMAR en América Latina investira les salles de cinéma à Genève et alentours, ainsi qu’en Suisse romande, en proposant pour sa 17ème édition un panorama de ce qui se fait de mieux en matière de cinématographie latino-américaine actuelle.


18 pays représentés, des dizaines d’invités, une centaine de films à l’affiche (dont certains spécifiquement choisis pour les familles et les enfants), des premières œuvres, des avant-premières… Le tout réparti en neuf sections imaginées pour la première fois sous la forme de boîtes conceptuelles. Une métamorphose revigorante, qui permettra au public de se repérer avec aisance au milieu d’un programme foisonnant. Afin de le commenter et distinguer quelques titres en particuliers, nous avons rencontré Sara Cereghetti, directrice de l’événement.

FILMAR - Sara Cereghetti

FILMAR – Sara Cereghetti

Le festival introduit une nouvelle manière de présenter ses sections, sous la forme de « boîtes» thématiques. Pourquoi cette évolution ?
Cette discussion autour des boîtes a été développée au sein du comité du festival, un groupe de dix personnes dont je suis membre. Nous avons eu envie de remodeler cet animal à plusieurs têtes qu’est FILMAR en América Latina afin d’harmoniser le tout et conférer à la sélection une force qu’elle ne possédait pas encore. Cette réflexion conceptuelle a produit cet outil des « boîtes » qui seront amenées à être déclinées au fil des éditions, avec différents contenus. Nous avons décidé de définir leurs intitulés en amont (Coups de cœur, Opera Prima, Des Humeurs & des Envies, Immersion, Au Front, etc.) et d’y insérer ensuite la programmation, d’ailleurs sans trop de difficulté car elles sont suffisamment souples pour ne pas créer de contraintes ou de limitations. Ce nouveau système a notamment pour avantage de donner plus de visibilité à deux sections: les films en compétition, les « Coups de cœur », et les premiers films, regroupés dans « Opera Prima ».

Parlez-nous de ces Coups de cœur…
Il s’agit de huit films, documentaires et fictions, en compétition pour le Prix du public. Car FILMAR demeure un festival non compétitif, sans jury professionnel. Ce sont ici les spectateurs qui décident. Parmi ces huit longs métrages, on retrouve des habitués, des cinéastes qui sont déjà passés par le festival, des films qui m’ont plus particulièrement impressionnée, et des films pour lesquels je me suis bien battue. Parmi ceux-ci, nous avons la chance d’avoir une première européenne, avec « Fome » de Cristiano Burlan.

Vous projetez « Eva no duerme » de Pablo Agüeron, un film qui a l’air tout à fait impressionnant, sur l’histoire de la dépouille d’Eva Perón, la célèbre femme du président argentin Juan Perón…
J’ai découvert ce film aux Rencontres de Toulouse, dans la catégorie Cinéma en construction, un projet d’aide à la post-production mis en place par ce festival et celui de San Sebastián. Chaque année sont sélectionnés six films latino-américains, encore inachevés, qui sont soumis aux regards de 150 professionnels du cinéma et d’un jury, qui attribue ce prix. « Eva no duerme » était dans une forme très provisoire, je n’en ai vu alors que trois quarts d’heure. J’ai été hypnotisée dès les trois premières minutes, et j’ai senti que le film allait par la suite conserver cette force. Nous étions unanimes à la sortie de la projection. Pablo Agüeron, qui a auparavant réalisé « Salamandra », a sorti un autre film en 2015 : le documentaire « Madres de los Dioses », que nous allons également montrer. C’est intéressant pour moi de disposer les deux œuvres en regard l’une de l’autre.

FILMAR 2015 - La obra del siglo de Carlos Quintela

FILMAR 2015 – La obra del siglo de Carlos Quintela

En parlant de documentaire, vous avez choisi « La obra del siglo » de Carlos Quintela, un film qui joue sur la confusion entre documentaire et fiction.
Oui, il déstabilise passablement, dans la mesure où il distille en permanence une incertitude par rapport aux codes employés. Il raconte comment trois générations partagent à un moment donné leur quotidien dans une ville étrange de Cuba, Cienfuegos, qui a un jour été envisagée comme le site potentiel d’une centrale nucléaire. Ce projet a échoué mais a profondément modifié le paysage local. Le film possède un agencement propre au documentaire, avec un travail notable sur les archives, superposé au récit de la vie de ces personnages, incarnés par des acteurs. Il est clair que l’on est en présence d’une fiction, mais la frontière avec le documentaire est sensiblement poreuse.

Pour ce qui est des documentaires purs, lesquels pointeriez-vous parmi ces « Coups de cœur » ?
Il y a deux films qui me paraissent très émotionnels : « Tiempo suspendido » de Natalia Bruschtein et « Tus padres volverán » de Pablo Martínez Pessi. On est en présence de documentaires qui font le choix très clair de traiter des pages de l’histoire de l’Amérique latine liées à la dictature, à la persécution, aux disparus, et de relier cela au travail sur la mémoire et le temps présent. On ressent en les voyant une telle proximité avec les réalités d’Amérique latine qu’il est impossible de ne pas être bouleversé.

« Tiempo suspendido » est absolument déroutant, on y découvre la vie d’une femme atteinte d’Alzheimer, qui par moments redevient parfaitement lucide, capable de reconstruire son passé, et sinon voit toute sa mémoire tomber dans l’oubli. C’est sa petite-fille, réalisatrice, qui compose ce portrait d’une Argentine exilée au Mexique qui a tout perdu, son mari et trois de ses quatre enfants ayant été kidnappés et probablement assassinées sous la dictature. Elle en a fait la lutte de sa vie, en militant avec une lucidité et une âpreté impressionnantes pour que justice soit rendue. À 84 ans, face à la caméra, elle ne se souvient plus de ce pan de sa vie. C’est très remuant !

Dans « Tus padres volverán », il est aussi question de mémoire et d’exil. Le réalisateur interroge aujourd’hui six adultes qui, enfants au début des années 80, ont participé à un projet spécial monté par le gouvernement espagnol. À l’époque, celui-ci a invité près de 200 enfants d’exilés politiques uruguayens, dispersés en Europe, à se rendre en vacances pendant deux semaines en Uruguay, afin de rencontrer leurs racines, leurs familles. Le film s’intéresse à la façon dont ces six enfants se souviennent de ce moment historique. Certains ont vécu ça intensément, en héros, et d’autres sont passés par un véritable traumatisme. Ils en veulent encore à leurs parents de les avoir utilisés comme outils politiques, de leur avoir gâché la vie.

Eva no duerme de Pablo Agüero

Eva no duerme de Pablo Agüero

Pour finir avec cette section, quels sont les films qui vous ont spécialement séduite par leur audace ?
En termes d’exploration formelle et philosophique, je mettrai l’accent sur « Eva no duerme », dont j’ai déjà parlé, et « Fome » de Cristiano Burlan, qui sont des essais existentialistes sur la perte, sur le vide. J’aime beaucoup le travail de Burlan, un cinéaste que l’on connaît peu en Europe, qui est d’une productivité hallucinante. Il produit des longs métrages en trois mois, d’une richesse incroyable. Nous l’avons invité pour cette première de « Fome », ce sera la deuxième fois qu’il viendra à Genève. Il a fait deux films depuis son dernier passage ! Il a très envie de tourner chez nous, et il a d’ailleurs un projet qu’il réalisera pendant FILMAR. Ce sera le récit en miroir d’un cinéaste qui vient présenter un film en festival en Genève, et prend ce prétexte pour faire une sorte d’exploration expérimentale autour de Borges.

« Opera Prima » est une section qui dévoile, comme son nom l’indique, des premières œuvres. Comment avez-vous procédé à leur sélection ?
Nous montrons ici huit films qui sont en compétition pour le Prix du Jury des jeunes. À l’heure de les choisir, je tiens compte de cet élément, de la jeunesse de ces spectateurs. J’aimerais qu’ils offrent à ce jury une expérience formative et pédagogique, j’essaie de lui soumettre des objets aux formes diverses, en dénichant des premiers films liés à différentes thématiques et régions, avec une exploration de genres variés. Je prête aussi une attention spécifique à ce que les femmes réalisatrices soient bien représentées. Un très bon tiers de toute la programmation du festival est d’ailleurs composé de films réalisés par des femmes.

Dans cette section de premières œuvres, on retrouve des films qui n’ont pas encore eu leur chance dans le circuit des festivals européens. C’est par exemple le cas de « Climas » de Enrica Pérez, un film très prometteur dans sa version work in progress, qui a eu de la peine à démarrer sa carrière. Je l’aime beaucoup. La cinéaste parvient à créer un dialogue entre plusieurs générations de femmes, qui s’inscrit dans leur rapport à un pays, à la nature. Il y a un lien très fort entre ces deux composantes. Le film n’est pas parfait, mais possède une force palpable. C’est l’avantage des premières œuvres: je peux faire plus de concessions sur leurs points faibles, je ne recherche pas la perfection à tout prix.

El Jeremias d’Anwar Safa

El Jeremias d’Anwar Safa

« El Jeremias » d’Anwar Safa met l’accent sur l’humour…
Oui, c’est un film sur un enfant de huit ans qui se découvre être un génie, et c’est le moteur de cette pure comédie ! C’est un genre que l’on a souvent de la peine à associer au cinéma latino-américain. Il y a cette image persistante d’une production continentale qui doit refléter la réalité sociale, être systématiquement dramatique… Bien sûr, « El Jeremias » est drôle, mais son message est humaniste, très émotif. Il nous parle de l’amour inconditionnel d’une famille pour son enfant, malgré les différences intellectuelles et économiques. Il y a deux autres films qui ont pour protagonistes des enfants, au sein de « Opera Prima » : « El silencio del río » de Carlos Tribiño, et « Guaraní » de Luiz Zorraquín.

Ce dernier dépeint la relation d’un grand-père avec sa petite-fille, en questionnant la transmission des traditions et la façon dont le genre s’agence autour de ça. Le grand-père tient à communiquer son savoir-faire, sa culture, et aurait souhaité pour cela avoir un petit-fils. Il y a beaucoup d’amour entre ces deux personnages, mais il se retrouve avec une fille, ce qui crée une certaine tension. Tous deux apprendront à se connaître en partant pour la ville, à la recherche de la mère de la petite. Ce film est d’une grande simplicité, et distille sa tendresse à chaque image. Je suis très contente de l’avoir, quasiment en première mondiale ! Nous avons collaboré à cette occasion avec le Black Nights Film Festival de Tallinn, en Estonie. Ce festival peut aujourd’hui poser l’exigence d’avoir des premières mondiales pour leur compétition. J’ai travaillé avec le programmateur de leur volet hispanique, nous avons tenté d’acquérir plusieurs films ensemble. Ce qui me permet de montrer « Guaraní » quelques jours seulement après son passage à Tallinn !

Un dernier mot sur la thématique de l’enfance : nous lui avons consacré cette année toute la section « Dédicace ». Le voisinage thématique entre certains films de la programmation me permet de trouver des correspondances entre les sections et d’instaurer un dialogue entre elles. Il m’importe qu’elles ne demeurent pas figées dans leur fonctionnement.

El Xendra de Juan Carlos Fanconi

El Xendra de Juan Carlos Fanconi

En parlant de diversité des genres, vous avez sélectionné un film de science-fiction du Honduras, « El Xendra »…
Oui, c’est un véritable OVNI (rires) ! Cela m’amuse de jouer avec cet éclatement des styles. Voilà un film où je pourrais typiquement me rendre à la séance avec du pop-corn… Il n’a pas de mission artistique très poussée, main on ne va pas bouder son plaisir pour autant. Cela m’amuse beaucoup, et me permets de rendre justice à la grande variété du cinéma latino.

Pouvez-vous évoquer quelques constantes du festival dans cette nouvelle édition ?
Nous faisons bien sûr revenir des cinéastes que nous suivons depuis un moment, comme Carlos Saura, Pablo Larraín… Le public peut ainsi les suivre dans leur évolution, leur processus créatif. Nous aurons le nouveau film de Hugo Santiago, « « El cielo del centauro », deux ans après la rétrospective que nous lui avons consacré.

La programmation comprend comme à l’habitude beaucoup de films argentins, ce qui est normal au vu de la quantité impressionnante de productions issues de ce pays. Il y aura aussi de nombreux films mexicains, du fait des choix opérés pour « Immersion », notre troisième boîte. Celle-ci se substitue à notre ancienne section « Focus », consacrée chaque année à une zone géographique précise. Pour cette édition, elle se concentre sur l’Amérique centrale et s’étend « De Panama à Tijuana ».

Quels sont vos souhaits pour l’avenir de FILMAR en América latina ?
Le festival doit bien sûr poursuivre son développement, et j’espère qu’il continuera à être reconnu grâce à la qualité de ses films. J’aimerais que ceux-ci soient vus par le plus grand nombre. Je veux garder intact ce plaisir de présenter les œuvres à des salles pleines, cela constitue la plus belle récompense pour notre travail. On porte une telle responsabilité en programmant des films qu’il faut tout faire pour leur donner le maximum de visibilité. Au-delà de ça, je tiens à ce que chaque film montré à FILMAR permette aux spectateurs de vivre une expérience forte, quelles que soient les émotions convoquées. C’est mon vœu le plus cher.