La très talentueuse, actrice et réalisatrice Sarah Suco a vécu dans une secte lorsqu’elle était jeune. Son premier film raconte cette dérive effrayante que nombreux sont encore à subir de nos jours. Rencontre à Genève avec la réalisatrice pour nous parler de son premier long-métrage.

Sarah Suco

« Les Éblouis » est votre premier film en tant que réalisatrice. L’inspiration, est-elle autobiographique ?
C’est d’inspiration autobiographique parce que le film est tiré d’une histoire que j’ai vécue. Après, je voulais vraiment prendre de la distance, faire un film lumineux, joyeux, c’est un mot un peu fort mais en tout cas c’est pour ça que je l’ai appelé « Les Éblouis ». Je voulais un film qui parle de ce sujet et qui le transcende. Je voulais un film romanesque. Je voulais que les gens, dans une salle de cinéma découvrent une histoire qui est vraie. Une histoire qui est vraie puisque c’est la dérive sectaire, c’est l’embrigadement, où comment une famille peut tomber de manière très simple et glisser comme ça dans un embrigadement qui devient fou mais avec une force qui est portée par les enfants. Le point de vue de la jeune fille, une jeune adolescente qui doit combattre la dérive sectaire, qui doit combattre tout un groupuscule et en même temps elle est sans cesse en trouble. Donc, la réalisation était un peu à l’image de ça. J’ai écrit pendant 5 ans. Il a fallu prendre de la distance et être aidée par Nicolas Silhol, le co-scénariste. Être entourée de mon « Voisin Productions », mes producteurs « Pyramide Distribution », tous ces gens-là m’ont accompagnée avec toute l’équipe technique, qui était dingue et tous les acteurs merveilleux du film, adultes et enfants. La réalisation, voilà, c’était tout ça quoi.

Pourquoi avez-vous choisi de transposer votre histoire à l’époque actuelle ?
En fait ce n’était pas un choix par rapport à ça. Moi j’ai vécu dans les années 90 et je voulais absolument le remettre à aujourd’hui, parce que sinon, je me suis dit, les gens vont croire que c’était il y a 30 ans alors qu’en fait à mon époque il y avait 50.000 enfants victimes de dérives sectaires chaque année, c’est les chiffres qu’on m’a donnés, aujourd’hui il a 90 000 enfants victimes de dérives sectaires chaque année en France, ça compte les communautés charismatiques comme les Béatitudes, ça compte les Témoins de Jéhovah, la Scientologie… n’importe quelle communauté. Aujourd’hui, on fait beaucoup d’amalgames avec une religion que je n’ai même pas envie de nommer parce qu’on ne les laisse jamais tranquilles, parce qu’il y a eu des attentats, je ne dis pas que c’est bien, et je dis que c’est atroce. Il n’y a pas de compétition, c’est atroce de tuer des gens avec des mitraillettes, mais c’est aussi atroce de détruire chaque année des enfants. Parce que les 90’000 enfants victimes de dérives sectaires, qu’ils soient morts, qu’ils soient encore vivants, qu’ils soient détruits pour la vie, voilà… Si vous ne protégez pas les enfants un jour, ils deviennent méchants et un jour ils peuvent prendre des mitraillettes.

Malgré les dérapages, vous montrez que tout n’est pas négatif dans la communauté. La communauté, c’est mauvais ou positif ?
Ce qui est génial dans le fait de se retrouver en communauté, c’est un très beau mot vivre en communauté. C’est beau la communauté. Je veux dire, le principe de vivre ensemble, encore plus actuellement, on a besoin de se retrouver, on vit dans un monde difficile, on est pressurisés, les gens n’ont pas forcément de travail, il y a du stress, beaucoup, la planète tout ça. Donc la cellule familiale est remise en question. Donc, se retrouver pour vivre ensemble, c’est formidable tant que vous partagez les choses et que ça se passe bien. Et puis, il suffit que quelques personnes malveillantes, qui sont dans la dérive, qui sont dans la perversion, qui sont dans le désir du pouvoir et qui croient tellement fort en ça qu’ils se rendent plus compte de ce qu’ils font, c’est là qu’il y a un problème. Et pour moi aussi, il y a un problème, c’est quand on oblige les enfants à faire des choses. En tant qu’adulte déjà, c’est terrible d’être embrigadés, mais quand en plus de ça vous faites rentrer des enfants là-dedans, qui eux n’ont pas le choix et que vous leur faites subir ce qu’on fait subir à ces enfants dans le film, c’est là qu’il y a un problème.

Vivre heureux ça fait peur non ?
Mais parce qu’ils sont aussi heureux dedans. C’est ça qui est compliqué. C’est que s’il y avait des choses négatives, ils ne rentreraient pas. Moi, mes parents, ils sont entrés dedans, c’est des gens brillants et ils étaient heureux. Moi, quand je suis rentrée petite dedans, j’aimais bien, c’était génial, on vivait avec plein d’enfants, c’était formidable. Puis petit à petit, on se dit « ah merde, ça craint ». Donc, oui je pense que c’est aussi ça qui fait peur, vous avez raison.

La musique si captivante, accompagne le combat intérieur de Camille… Comment avez-vous procédé pour le choix de la musique ?
Tout à fait, merci c’est gentil de relever ça. Ça me fait plaisir parce que c’est Laurent Perez Del Mar qui a fait la musique. Il avait notamment fait « La Tortue Rouge », c’est un très grand compositeur. J’étais très honorée et très touchée quand il a accepté de faire ce film parce que c’est un réalisateur qui travaille depuis longtemps et qui a évidemment l’habitude de travailler dans des films mieux payés, on va dire… Voilà, là, c’est un premier film d’auteur français donc avec les financements qu’on avait. Et oui, je suis tout à fait d’accord. Je ne voulais pas qu’il y ait trop de musique parce que je n’aime pas quand il y en a trop. Globalement, quand il y a trop de choses, on ne les voit plus (c’est le plus plus égal moins).

Je ne voulais pas trop de larmes parce que sinon ça les étouffe. Je ne voulais pas qu’il y ait trop de cris et trop drames sinon on le voit plus. Je ne voulais pas trop de joie, je voulais que ça soit un mélange. La musique est venue accompagner ça et Laurent Perez Del Mar a su sentir qu’il ne fallait pas une musique religieuse, puisqu’il y en a déjà. J’avais envie qu’il y ait de l’électronique, j’avais envie qu’il y ait de la dissonance au fur et à mesure comme la dissonance dans les personnages au fur et à mesure.

Sarah Suco

Avez-vous aimé le passage à la réalisation ?
Je crois, oui. C’était si difficile, je suis à quelques jours de la sortie du film donc j’ai peur. C’est quelque chose de lâcher ça. Après ce qui m’a énormément plu, c’est le travail collectif. Moi, j’aime le collectif et c’est vrai que là, je suis seule à faire la promo parce que c’est moi qui ai réalisé le film. C’est écrit un film de Sarah Suco, mais en vrai, c’est un film de Sarah Suco et de 150 personnes qui travaillent derrière et de tous les acteurs. Ça, ça m’a beaucoup plu oui.

Pour terminer, plus théâtre ou plus cinéma ?
Ni l’un ni l’autre. Plus des deux. J’ai envie de me reposer. Non mais après, j’ai envie de jouer. J’ai envie de jouer parce que quand vous jouez vous êtes un enfant sur un plateau, vous vous amusez, d’ailleurs, ce n’est pas pour rien qu’on dit : on joue la comédie, on s’amuse. Quand vous réalisez, vous réalisez. Vous réalisez que vous faites des choses, vous êtes la maman, sur le bateau vous êtes le capitaine, alors que quand vous êtes comédien, je vous jure, vous êtes payé à rien à faire, on vous amène en maquillage, etc.. Et puis on rigole un peu plus, parce qu’il y a moins de responsabilités, c’est une autre chose. Mais moi, en tout cas, je trouve que c’est beaucoup plus léger.

Les éblouis
FR – 2019 – 99min
Drame
Réalisateur: Sarah Suco
Acteur: Camille Cottin, Jean-Pierre Darroussin, Éric Caravaca, Céleste Brunnquell, Spencer Bogaert
Agora Films
20.11.2019 au cinéma