Souvenirs de Marnie

Souvenirs de Marnie


Anna, jeune fille solitaire, vit en ville avec ses parents adoptifs. Un été, elle est envoyée dans un petit village au nord d’Hokkaidō. Dans une vieille demeure inhabitée, au cœur des marais, elle va se lier d’amitié avec l’étrange Marnie…


LE DERNIER GHIBLI ?
En août dernier une interview de Toshio Suzuki, le producteur emblématique des studios Ghibli, cofondés comme chacun le sait par Hayao Miyazaki et Isao Takahata, laissait entendre que les studios arrêtaient la production de long-métrages. Pourtant, la rumeur fut plus tard démentie : arguant d’une erreur de traduction, les studios parlaient désormais de « pause », de « reconstruction », de « restructuration »… Il est vrai que les derniers films du studio, nonobstant leur qualité et leur accueil critique souvent unanimement élogieux, ne furent pas tous d’immenses succès (« Le Conte de la princesse Kaguya » accuse 26 millions de dollars de perte, et « Souvenirs de Marnie » a fait des scores décevants lors de son exploitation japonaise l’été dernier). Du coup les têtes pensantes de Ghibli ont décidé de se recentrer sur leur musée et sur la gestion des droits de leurs œuvres, et de ne se lancer dans la production d’un nouveau long-métrage que si le projet semble « viable ». Une bonne raison de ne pas rater ce « Souvenirs de Marnie » donc, puisque personne ne peut affirmer quand le prochain Ghibli verra le jour…

Souvenirs de Marnie

Souvenirs de Marnie

Cette adaptation de « When Marnie Was There » de Joan G. Robinson, classique de la littérature jeunesse britannique publié en 1967, et considéré comme l’un des chefs-d’œuvre de la littérature anglaise pour la jeunesse, partait sous de bons auspices. C’est en effet un des livres de chevet de Miyazaki, qui fait partie de la liste de lecture des nouveaux collaborateurs du studio. Mais le défi était de taille, comme le confie Hiromasa Yonebayashi : « Je me suis d’abord dit qu’il serait difficile à adapter. J’ai beaucoup apprécié ma lecture, j’ai été ému par l’histoire, mais ce qui fonctionnait à la perfection en tant qu’oeuvre littéraire me paraissait difficile à transcrire sous forme visuelle. Le livre tire sa force du dialogue entre Anna et Marnie. C’est à travers leurs conversations que l’on perçoit les variations des sentiments et de l’état d’esprit des personnages, et c’est là que se situe le plaisir du roman. Mais comment transcrire cela sous forme de film d’animation ? Je doutais de parvenir à conserver toute l’intensité et la force émotionnelle du livre. Cependant, longtemps après avoir terminé le livre, des images continuaient à hanter mon esprit. Anna et Marnie, proches l’une de l’autre, se tenant par la main, dans le jardin d’une demeure en pierre faisant face à un splendide marais. Peut-être allaient-elles danser dans le clair de lune ? Un lien se nouait entre leurs deux cœurs, dans l’écrin de la beauté de la nature, le doux souffle de la brise, sur un air de musique familier. Après avoir dessiné plusieurs esquisses, je me suis finalement dit que je pouvais essayer. »

Souvenirs de Marnie

Souvenirs de Marnie

Notons aussi le retour de Masashi Ando au poste clé de superviseur de l’animation (il avait travaillé sur « Princesse Mononoké » et « Le Voyage de Chihiro »), avant de quitter le Studio Ghibli il y a treize ans.

[box]
LA CRITIQUE

Il y a quelque chose de profondément envoûtant dans « Souvenirs de Marnie », quelque chose de primordial qui nous ramène au cœur de nos émotions, quelque chose qui nous délivre en profondeur, quelque chose qui nous comprend.

Au même rythme qu’Anna, jeune asthmatique en cure au bord de mer, nous découvrons les traumatismes de l’enfance et la magie de l’âme qui essaie d’en venir à bout. Car qui est Marnie ? Une amie imaginaire ou un fantôme ? Et quelle est cette étrange villa ? En ruines, en pleine réception mondaine ou en rénovation moderne ? Ici, les temps du récit et de l’esprit se mêlent, s’entrecoupent et parfois s’entrechoquent. Yonebayashi jongle toute en finesse avec eux, entre réalité, fantasme, mémoire, présent et passés. Et une fois subtilement mis en place, ce mécanisme glisse doucement vers une unique temporalité à l’immersion totale et à la cohérence bluffante. « Souvenirs de Marnie2 réussit ainsi un numéro d’équilibriste narratif quasi-inédit, dont l’unique but est de nous perde tout autant qu’est perdue Anna.

Figure splendide de l’adolescente anormale, exclue et solitaire, elle porte sur ses épaules toute la tristesse d’un mal-être profond et aliénant. Mais le retour aux sources, naturel et spirituel, sera sa guérison. Et c’est là aussi l’autre tour de force de « Souvenirs de Marnie », celui de jouer avec la simplicité/complexité de ce combat intérieur pour en tirer un pouvoir d’évocation, et surtout d’émotions, sublime. Car on parle ici avant tout d’abandon, de pardon et du poids des blessures cachées. Et pour ce genre de thématique, il n’y a jamais assez de mots, mais plutôt des larmes timides remplies de grandeur.

Le chant du cygne des studios Ghibli n’aurait pas pu être plus beau.

[Florian Poupelin] [/box]

Souvenirs de Marnie
De Hiromasa Yonebayashi
Avec les voix de Sara Takatsuki, Kasumi Arimura
Frenetic Films
Sortie le 28/01