Aujourd’hui, si on vous demandait de situer l’enfer sur Terre, à quel endroit penseriez-vous ? A un ghetto d’une mégalopole américaine ? A un coin de jungle hostile ? Une région du globe ravagée par la guerre civile peut-être ? Ou un bidonville indien rongé par la lèpre et la misère la plus noire ? Naïfs que vous êtes… Parce que les Italiens ont un scoop : le Diable se la coule douce à Stockholm, parce que LA SUEDE, C’EST L’ENFER !

LE MONDE DU MONDO

Rares sont les occasions d’aborder le genre un peu âcre du mondo-movie. La raison principale c’est que les films mondo, ces plus ou moins faux documentaires racoleurs, bien qu’extraordinairement riches en scènes cocasses, bizarres ou grotesques, sont souvent copieusement garnis aussi en séquences chocs bien crapoteuses. Violence graphique et esthétique snuff, voyeurisme complaisant, étalage de nudité, situations glauques assorties des commentaires les plus déplacés : les mondo-movies ont quand même une fâcheuse tendance à se vautrer dans un mauvais goût certes fascinant mais qui les éloigne presque toujours du gentil nanar sympathique. Presque toujours, car il existe de rares exceptions où l’idiotie du fond l’emporte sur la crudité de la forme, à l’instar du débilissime « St Tropez Interdit » ou de cet inoubliable « Suède, enfer et paradis », qui se propose de nous faire découvrir la société suédoise sous toutes ses facettes – y compris et surtout les moins reluisantes – sur ce ton pseudo-documentaire propre au genre. On assiste ainsi à un enchaînement de séquences parfois réelles, parfois bidonnées, accompagnées par un commentaire en voix off ahurissant lu, cerise sur le gâteau, par l’immense Jean Topart (narrateur des dessins animés « Rémi sans famille » et « Les Cités d’Or »).

Le réalisateur, un certain Luigi Scattini, n’a pas hésité à se rendre en Scandinavie au péril de sa vie pour faire éclater au grand jour la terrible vérité : la Suède, de l’extérieur on dirait le Paradis mais en fait, en vrai c’est l’Enfer. Jugez plutôt : c’est un pays dépravé où on trouve des sex shops proposant des magazines avec des gens tous nus dedans, et des disques pornophones reproduisant fidèlement « tous les sons de l’amour ». Un pays impie avec des Hell’s Angels coiffés de toques en poils de castor (affreux !) qui roulent très vite sur des motos qui font du bruit. Un pays damné avec des hôtesses de l’air insouciantes qui placent leurs parents dans des hospices dans lesquels on fait faire de la gym aux vieux (scandaleux !).

FILM MIROIR
En fait, paradoxalement, ce n’est pas tant la société suédoise des années 60 que nous dévoile ce mondo que la société italienne de cette époque. Si la Suède est en partie un enfer aux yeux des Italiens, c’est parce qu’elle apparaît comme un pays beaucoup trop libéral, où les mœurs sont trop relâchées par rapport aux standards traditionnels de la vieille Italie catholique. Et c’est cette grille de lecture qu’il faut avoir en tête pour bien comprendre l’énormité des commentaires qui s’emploient à dépeindre, avec simplisme et une mauvaise foi permanente, une Suède prospère mais sans valeurs morales, où le sexe est partout mais le bonheur nulle part. Pour le spectateur contemporain en revanche, la Suède de 1968 apparaît plutôt comme une société moderne, en avance sur son temps, et les commentaires alarmistes et incroyablement réacs suscitent immanquablement le rire.

Comme cette séquence où l’on voit la jeune Olga, 17 ans, fumer (SCANDALE !) et embrasser son nouveau boyfriend (DOUBLE SCANDALE !!) dans le salon familial (TRIPLE SCANDALE !!!), en présence de ses parents (QUADRUPLE SCANDALE !!!!) qui n’ont pas l’air de trouver ça anormal (QUINTUPLE SCANDALE !!!!) avant d’entraîner le garçon dans sa chambre (MAMMA MIA, SVEZIA INFERNO !!!!!!). Le lendemain matin, comble de l’abomination, la mère vient apporter le petit déjeuner aux amants qui s’éveillent, à moitié nus sous les couvertures, suscitant de nouveaux commentaires indignés de la voix off.

« Suède, enfer et paradis », ou l’étude sociologique la plus malhonnête qu’on puisse imaginer, allant jusqu’à prétendre qu’au fond les Suédoises se fichent de se faire violer vu que l’avortement est légal…

www.nanarland.com

[Régis Autran]

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