Dilwale Dulhania Le Jayenge

Dilwale Dulhania Le Jayenge


Alors que le Daily Movies s’approche de son 60ème numéro, il était temps de s’attaquer au cinéma bollywoodien autrement que dans la rubrique « Nanar, mon amour ! ».


Tirant son nom de la contraction de Bombay et d’Hollywood, Bollywood incarne depuis les années 1930 le désir des Indiens de rivaliser avec les grands studios américains. Si le mélodrame musical représente l’une des facettes de cette industrie, il s’agit d’une vision restreinte de ces productions qui, à travers les décennies, abordèrent souvent des enjeux politiques, voire nationalistes.

RELECTURE DES FONDAMENTAUX
Possédant tous les clichés attendus des réalisations bollywoodiennes, « Dilwale Dulhania Le Jayenge » (1995) – que l’on résumera plus avant par le sympathique acronyme « DDLJ » – représente certes une œuvre symptomatique de cette industrie, mais comprend également suffisamment d’éléments novateurs pour créer une certaine rupture avec le classicisme dont ce cinéma était victime dans les années 1990. Alors que cette époque est marquée par des copies – parodiées ou non – de films populaires américains, « DDLJ » va proposer une relecture de la structure archétypale du mélodrame en l’occidentalisant afin de l’adapter davantage au profil des jeunes générations indiennes. Par ailleurs, il s’agit de l’un des premiers films s’adressant aux diasporas indiennes, puisque les deux protagonistes sont des Indiens vivant en Angleterre. Enfin, le long-métrage permettra à Shah Rukh Khan de devenir la superstar que l’on connaît aujourd’hui.

« DDLJ », dont la traduction française serait « l’amant emmènera la mariée », raconte l’histoire d’amour entre Simran (Kajol) et Raj (Shah Rukh Khan). Ceux-ci se rencontrent lors d’un voyage d’été en Europe et, après maintes disputes, finissent par succomber l’un à l’autre.

Dilwale Dulhania Le Jayenge

Dilwale Dulhania Le Jayenge

Toutefois, cette romance ne peut exister puisque Simran est promise à un Indien, suite à un mariage arrangé. Raj décide de la suivre en Inde afin d’empêcher la procession d’avoir lieu et d’épouser sa bien-aimée. L’arc narratif de « DDLJ » reconduit la structure dramatique sur laquelle les films bollywoodiens sont habituellement construits : le long-métrage est ainsi construit en deux actes, l’un plus léger et humoristique, l’autre plus lourd et dramatique.

La première partie se déroule essentiellement en Europe – plus précisément en Suisse (!) – et, malgré sa nécessité narrative, représente sans doute le segment le moins puissant de l’œuvre. Bien sûr, l’on sourit devant cette romance naissante qui, de Paris à Saanen, illustre le jeu auquel ces deux personnages se livrent. La plupart des séquences musicales affiche une jovialité et un ton comique charmants, entre les loufoqueries de Khan dans un cabaret parisien – où Kajol se fait poursuivre par des trompettistes –, et l’errance des protagonistes alcoolisés à Gstaad. Bien qu’il puisse paraître étiré, ce segment européen pose néanmoins les jalons de l’amour central du film et le fait de manière ludique.

QUESTIONNEMENTS SOCIÉTAUX
Le retour en Inde illustré dans la seconde partie explore davantage la volonté de modernisation du réalisateur. En souhaitant s’affranchir du joug patriarcal, les amants s’opposent aux codes culturels tout en les respectant. Ainsi, au lieu de simplement s’enfuir avec Simran, Raj n’épousera celle-ci qu’après avoir obtenu l’aval de son père. La perspective occidentalisante avec laquelle Chopra aborde son film se retrouve dans la romance elle-même, puisqu’elle ne semble exister qu’à travers l’expérience européenne des amants. C’est là qu’ils vécurent la naissance de leur amour et qu’ils projettent leur idylle : cachés, ils s’imaginent, le temps d’une rêverie, vivre leur amour interdit dans les montagnes suisses, habillés de manière occidentale. De fait, Chopra ne crée pas de véritable scission avec la culture indienne ; il dépeint un compromis à cheval entre la modernité nécessaire aux nouvelles générations et la tradition inhérente à leur patrimoine.

De plus, « DDLJ » touche également à la hiérarchie des genres dans la société indienne, à travers le personnage de la mère de Simran. Lors d’une très belle séquence, celle-ci exprime les souffrances qu’elle a ressenties en tant que sœur, en tant qu’épouse et maintenant en tant que mère. Ce témoignage oppose la figure féminine sacrificielle à celle des hommes, qui vivent rigoureusement selon des codes patriarcaux qui leur sont avantageux. Le réalisateur se connecte ainsi à toute une tradition culturelle qui, de « La Maison de Bernarda Alba » à « Chocolat amer », s’insurge contre les mœurs avilissantes et désuètes qui ne répondent plus aux besoins des sociétés actuelles.

Dilwale Dulhania Le Jayenge

Dilwale Dulhania Le Jayenge

Pour toutes ces raisons, « DDLJ » s’offre comme un long-métrage dont le visionnement s’avère nécessaire. Le film embrasse certes la plupart des clichés qui stigmatisent l’industrie bollywoodienne, mais il serait dommage de ne pas s’y essayer ; « DDLJ » affiche un tel premier degré qu’il est difficile de ne pas tomber sous le charme de ses deux protagonistes, dont l’alchimie entre l’envoûtante Kajol et le facétieux Shah Rukh Khan doit beaucoup. Dans la première partie, les deux acteurs jouent au chat et à la souris avant d’incarner, dans la seconde moitié, les amants martyrisés. Pour renforcer l’efficacité de ces deux segments, le réalisateur n’a lésiné sur aucun moyen : ventilateurs, compositions colorées, incroyables moments chantés et dansés. La surenchère kitsch est sans fin, comme les larmes qui ne cessent de couleur, ou encore comme les situations et personnages évoluant de manière extrême.

Dans ce sens, les films bollywoodiens se rapprochent de ceux de Hong Kong – autre industrie cinématographique proéminente –, puisqu’ils partagent tous deux une optique esthétique et sentimentale similaire : avant toute crédibilité, c’est l’expressivité stylisée qui prime.

Du haut de ses trois heures et dix minutes, « DDLJ » représente l’odyssée romantique ultime. Ce n’est pas pour rien qu’il détient le record historique de la plus longue exploitation en salles, puisqu’en décembre 2014 il a fêté sa 1000ème semaine à l’affiche, 19 ans après sa sortie ! Comme le disait la nouvelle affiche sortie à l’occasion de cet événement : « Venez tomber amoureux, une fois de plus… ».

Dilwale Dulhania Le Jayenge
D’Aditya Chopra
Avec Shah Rukh Khan, Kajol, Amrish Puri