Comédie lourdingue sans véritable scénario, le dernier – croisons les doigts – film d’Eric Judor laisse de marbre ou exaspère, mais ne fait pas vraiment rire. Dommage, pour une comédie, et trop fréquent, pour une comédie française.

Le pitch semble annoncer une histoire bien partie avec un certain potentiel, mais que nenni : Jeanne (Célia Rosisch) et Victor (Eric Judor), couple de Parisiens bobo, font une petite visite à l’ancien professeur de yoga de madame qui vit dans une communauté à part. Dans la nature, refusant les us et coutumes du capitalisme et de la surconsommation, une vingtaine de personne de tous horizons existe différemment, et c’est donc le choc des civilisations, ainsi que la vie en communauté et en état de crise après une pandémie qui a réduit la population mondiale à leur groupe d’irréductibles qui font l’objet du film. Jusque-là, rien d’incroyable, mais rien de terrible non plus ; mais il suffit juste d’attendre quelques minutes pour tomber avec une simplicité perturbante dans la moquerie désagréable et l’effroi face à cet humour empreint de machisme, sexisme, stigmatisations, et autres délicieux clichés si propices aux blagues de mauvais goût.

Du machisme surtout, du sexisme aussi, deux attitudes qui font la part belle à l’humour dans la comédie française de manière générale. On a vu pire dans Gangsterdam et ses blagues sur les « viols cools », et, même si ce n’est pas un concours, ici Problemos se fait une jolie place dans le classement des films au sexisme ambiant si fatiguant à la longue. Victor bave comme un adolescent demeuré face à une adolescente de seize ans qui en paraît dix-neuf – allusion gratuite à l’abus sexuel de mineure ainsi qu’à la représentation sursexualisée du corps féminin – et fait le sprint de sa vie pour courir chercher de l’huile au campement afin de lui en étaler sur le corps. Marié et père d’une petite fille, il n’hésite pas non plus à manifester soudainement son intérêt pour le polyamour, mais se rétracte dès qu’une femme plus vieille, un peu ronde et peu séduisante répond à ses avances. Ne se sentant pas concerné, il va également partir en courant, ou tout du moins tenter de le faire, du « Cercle des Femmes » qui aborde la thématique du flux instinctif libre, des tampons et du « problème » des règles. Il est très intéressant et honorable de mettre en avant cette pratique peu connue et d’en parler dans un film grand public, mais très décevant d’en faire, à nouveau, un sujet de moquerie, de sexisme, en l’associant à une pratique hippie, qui remet en cause la connaissance féminine du vagin et de la vessie par les femmes elles-mêmes, et en tournant directement au ridicule plutôt que de valoriser ou au moins de développer un minimum la question. 

Des stigmatisations ensuite, face aux SDF par exemple, qui, même dans cette communauté, ne sont pas acceptés. Claude, dont on découvre dans un second temps le passé de « clochard », est un homme qui « pue », qui n’a pas sa place au sein du campement, ne peut s’en approcher à moins de dix mètres, et est généralement bourré. Stigmatisation encore du veuvage, alors qu’une des femmes a perdu son mari qui s’est sacrifié pour la cause générale ne s’en remet pas et l’appelle constamment et affectueusement « doudou », les autres passent leur temps à se tromper de prénom en faisant référence au défunt et à éviter de consoler cette pauvre femme qui n’avait rien demandé à personne. Stigmatisation toujours des personnes agenres et non-binaires : d’abord valorisée au travers de la présence de « l’enfant », auquel on n’a pas donné de prénom ni de genre, afin d’éviter de « lui coller une étiquette sur le front à la naissance », sa position est constamment remise en question et récusée, poussant même Victor à établir la vérité en guignant à travers le short de l’enfant. Bien qu’il soit rapidement arrêté et condamné pour son acte pas réellement mis à exécution, l’idée même de représenter l’éventualité même d’un attouchement sexuel sur un enfant est véritablement consternante. Enfin, cerise sur le gâteau, impossible encore de ne pas stigmatiser les végétariens et les végétaliens pour une comédie réussie: l’une d’entre elle a soudain un orgasme à table alors qu’elle remange de la viande après plusieurs années, « l’effet des protéines dans le sang » affirme Victor, et elle sort de table pour continuer d’aller jouir ailleurs. Fin, très fin. 

Sans recherche esthétique particulière, ce qui en soit n’est pas problématique, le film l’est à plusieurs égards au vu des clichés repris et moqués à outrance. Certes, on reconnaît qu’Eric Judor a tenté une critique de cette communauté extrême en représentant l’extrême inverse de la société dans laquelle nous vivons. Idée louable s’il en est, mais peu de prise de distance véritable et aucun avis positif n’est proposé face à ce groupe qui a décidé de vivre autrement. À titre de comparaison, une comédie réussie qui traite également de la question de l’altérité – dans ce cas-là de l’altérité des pratiques sexuelles – se nomme Kiki, l’amour en fête. Tout en présentant des comportements intimes tous plus inhabituels les unes que les autres, et pourtant bien réels, Paco León évitait tous les gouffres béants du sexisme et de la stigmatisation qui l’attendaient à bras ouverts. Concourant au rang de meilleure comédie de ces dernières années, Kiki, avec un vrai scénario et une écriture plus respectueuse et ô combien plus subtile, lui ont permis de faire éclater de rire avec pudeur, humanité et honneur sur un sujet pourtant fort singulier et original. Mentionner d’ailleurs rapidement que le scénario, base d’un film quel que soit son genre, semble également faire défaut à Problemos. Peu de chronologie, pas de véritable relation causale entre les différents plans qui ressemblent plus à des sketchs qu’à des séquences de cinéma, on ne comprend véritablement pas ce qu’il se passe au niveau narratif dans cette histoire qui semble plus être un prétexte à blagues délétères qu’à une heure et demie qu’on se permettrait de nommer « film ». 

En bref, Problemos est un énième essai d’une comédie française à l’humour pénible et dérangeant, sans véritable narration, basé sur l’humour à répétition  « Babylone » par-ci, « babylone » par là… – et la reprise des clichés merveilleux dont beaucoup de films peinent à se défaire. Qu’Eric Judor ait tenté de dénoncer notre société, ou de complimenter et faire un hommage aux partisans de « Nuit Debout » et des « ZAD » (« Zones à défendre »), dans tous les cas le résultat est un fiasco sans nom. Problemos en suscite plus qu’il n’en résout. 

  • Eric Judor
  • Avec Eric Judor, Célia Rosich, Michel Nabokov
  • StudioCanal
Problemos : comment aggraver le(s) problème(s)
1.5Note Finale