« Au Nom de la Terre », c’est le premier long-métrage de fiction du documentariste Edouard Bergeon et pour un premier film, il nous propose un récit poignant et douloureusement vrai. Rencontre avec un fils de la terre qui se bat pour défendre une noble cause et nécessaire, l’agriculture !


Après votre premier documentaire « Les Fils de la Terre » sorti en 2012, qui traitait aussi le sujet du suicide des paysans français, n’étais-ce pas difficile de revenir sur un tel sujet, d’autant plus lorsqu’il s’agit de votre propre vécu ?
En fait, c’est parce qu’il y a un producteur de cinéma qui a découvert mon documentaire et ce producteur, lui-même fils d’agriculteur, m’a appelé. On s’est rencontrés, on a déjeuné ensemble et à la fin du déjeuner est née l’envie commune de réaliser un film de fiction, mon premier film de fiction. Lui, avait déjà produit « Une hirondelle a fait le printemps », et des films engagés aussi comme « La Haine », « La Loi du marché ». Et moi, je vois cette opportunité arriver et je fonce en fait. Je ne connais pas le cinéma, mais je me dis que c’est génial. Je pense qu’avec « Les fils de la Terre » en 2012, j’avais posé une partie de mon sac à dos de douleurs de démons, mais je n’avais pas fini le travail. Je pense que 20 ans plus tard, j’ai fini ce travail de résilience, je me sens très à l’aise aujourd’hui avec cette histoire. Avec ce film, je pense que je me suis libéré d’un poids. Ce film ne me fait pas mal quand je le vois, ce qui m’émeut, c’est de voir le public s’émouvoir, ça me fait chaud au cœur puisque ce film est émouvant.

C’était un pari un peu osé de traiter un tel sujet en 1h40, non ? Parler de la surconsommation, du décalage des mentalités, de la modernité dans le milieu paysan…
Ce film est inspiré directement de l’histoire de ma famille. Mais après, il y a un travail de scénario que j’ai effectué pendant plus de deux ans avec deux co-auteurs. C’est un film de cinéma, je ne voulais pas faire un film-dossier pour décrypter l’agriculture et en faire un film chiant. Je voulais, au maximum, faire passer plein d’infos, de notions par du sous-texte et sur tout un système qui est un engrenage pour les agriculteurs qui les poussent à investir en leur nom propre, dans des bâtiments, des structures hors de prix sans maîtriser à la fin du mois la facture qu’ils font pour vendre leurs poulets, leurs veaux… Je voulais aussi faire un film qui n’est pas accusateur, qui désigne tel ou tel responsable, coupable, je voulais justement raconter un système, mais pas accuser et justement, je pense que c’est l’une des forces du film. Il ne faut pas qu’on oublie que ce sont les agriculteurs qui remplissent notre assiette, cette assiette, c’est notre santé. On a tous un bulletin de vote dans notre poche, ce bulletin c’est notre carte bleue. Avec cette carte bleue, on peut décider d’acheter des produits qui sont fabriqués le plus localement possible et non des produits qui viennent toute l’année du bout du monde par cargo.

Emmanuel Macron a vu votre film. Qu’en a-t-il pensé ? Qu’attendez-vous de lui ?
Le président Macron et sa femme ont voulu voir le film avant sa sortie. On leur a fait voir lors d’une petite séance privée à l’Elysée. On était une vingtaine avec quelques agriculteurs, Guillaume Canet, mon producteur, ma mère et y a eu un temps de travail très sérieux lors du dîner avec le président qui connait très bien les sujets agricoles, mais qui découvrait quand même certaines choses avec le film. Pour moi, c’est quand même exceptionnel d’arriver jusqu’à l’Elysée. On l’a aussi montré aux députés de l’Assemblée nationale, bientôt au Sénat, et au ministre de l’Agriculture qui s’est engagé au moins sur une chose, c’est de montrer ce film à l’enseignement agricole et aux élèves dans les écoles d’agriculture, il y en a 200’000 en France, et bientôt une séance va se monter au Parlement européen avec la défense de la PAC (La politique agricole commune) qui est en train de se voter. Pour moi, ce film fait bouger les lignes, génère des prises de conscience, c’est plus qu’un film. En fait, je pense que politiquement ça peut bouger des choses au niveau de l’industrie agroalimentaire, aussi bien au niveau des consommateurs, pour qu’ils deviennent des « consom-acteurs », qu’ils soient acteurs de leur choix et leurs choix peuvent faire vivre ou mourir malheureusement trop de paysans. Je pense qu’il y a de l’optimisme dans ce film. C’est un film dur qui vous met une claque à la fin, mais quand on prend une claque généralement, on est sonné, on est ébranlé et on n’a plus qu’à bouger.

Pour terminer, avez-vous aimé le passage du documentaire à la fiction ?
Alors passer du documentaire à la fiction, je ne vous cache pas que j’en avais assez peur puisque j’ai filmé des vrais gens pendant des années. Là, il fallait créer du vrai avec du faux. Dans un film de fiction, on choisit la décoration, les costumes, les comédiens, le texte qu’on a écrit, la manière dont ils vont jouer, les intentions qu’on leur donne, on fabrique tout en fait. Et après quand vous avez des comédiens exceptionnels comme Guillaume Canet, Refus, Veerle Baetens, Anthony Bajon, qui incarnent votre histoire, franchement sur le plateau il y a des moments très forts, très émouvants. Et j’ai compris que la fiction pouvait générer ça. Quand vous voyez le film, cette émotion est là et c’est ce qui se passe avec « Au nom de la Terre » et j’en suis très heureux. Ça me donne très envie de faire un deuxième film, puis un troisième, toujours sur des combats comme l’alimentation ou la défense de l’environnement. C’est l’ADN que j’ai moi, de journaliste, de documentariste, c’est ce vers quoi je vais continuer à travailler.

Au nom de la terre
FR – 2019 – Drame (1h43)
De Edouard Bergeon
Avec Guillaume Canet, Veerle Baetens, Anthony Bajon…
Filmcoopi
06.11.2019 au cinéma