En cette période automnale, quoi de plus bienvenu qu’un road-movie ensoleillé à l’iranienne, qu’une comédie bromantique sur fond de villages campagnards français, qu’une réflexion éclairée sur l’identité, les racines et l’amitié. Avant la fin de l’été propose un voyage en vieille Renault Espace, dans laquelle s’entasse trois hommes, trois amis, Arash, Hossein et Ashkan, avec leur équipement de camping, leurs ambitions et, bientôt, leurs désillusions.


Le trio d’Iraniens s’est rencontré en France, et ils tissent, depuis quatre ans, les fils d’une affection fraternelle, réunis par leur origine, leur langue et leur culture. C’est surtout Arash, le moustachu dodu, qui peine le plus à se trouver une place dans son entourage parisien qu’il ressent comme très fermé et peu enclin à recevoir ses gestes de sympathie. Il a fini ses études de droit et a décidé de retourner en Iran, rien ne le retenant vraiment à Paris. Mais ses deux comparses en ont décidé autrement, et l’embarquent pendant une semaine pour aller au sud, le faire changer d’avis, et profiter de la fin de la saison, des derniers rayons de soleil qui sont autant de témoins de la fin d’un chapitre pour chacun d’entre eux. Avec la fin de l’été viendra le retour – ou non – d’Arash dans son pays, puis le choix cornélien d’Hossein, qui se retrouve rattrapé par son devoir national de service militaire, l’hypothèque sur la maison de ses parents en Iran, et sa femme, à Paris. Liés par une amitié bienveillante et honnête, les trois comparses s’aventurent dans la campagne française en direction du Sud et rencontreront, en plus de deux sympathiques demoiselles musiciennes, de nouveaux dilemmes et des défis personnels à relever.

À la réalisation de ce film, Maryam Goormaghtigh, suisse, française et belge, qui a fait ses études à l’INSAS de Bruxelles et qui travaille comme réalisatrice depuis quelques années déjà. En 2006, elle tournait Bibeleskaes avec Blaise Harrison, « une lente errance contemplative à travers la campagne alsacienne, un road-movie documentaire évoluant au gré du temps et des rencontres pendant quelques jours. » (SWISSFILMS) Reprenant passablement les mêmes idées, bien que dans une volonté esthétique, totalement différente, la réalisatrice réussit à produire une comédie vive, avec quelques longueurs dans la deuxième partie du film, alors que le film ralentit pour laisser place à plus de réflexions que d’actions.

Et c’est surtout Arash qui réfléchit ; il est certainement celui qui semble le plus lucide sur sa situation et celle de ses amis. Détaché par la profondeur de champ par rapport à ses amis, le moustachu semble constamment être ailleurs, à part. Envahi par la solitude, il ne sait à quel saint se vouer, et remettra en question l’islam, la manière de le vivre et son enracinement variable dans les cultures iranienne et occidentale à la fois. Plusieurs discussions sur l’alcool – prohibé dans la religion musulmane – font jaillir des réflexions tout autant surprenantes que révélatrices sur la personnalité d’Arash et son rapport à l’étiquette de son pays ; en regardant Hossein choisir des bouteilles de vin, il lance : « ce qui me manquera le plus c’est le rayon alcool du Carrefour », et, plus tard, dans la voiture, une nouvelle discussion sur l’alcool et la charia lui font annoncer en rigolant : « l’enfer, j’y vais direct en TGV ».

Avec ses t-shirts un peu trop courts et sa désinvolture attachante, Arash pourrait être qualifié de « gros nounours », mais Maryam Goormaghtigh le montre comme étant aussi bien plus que cela. De longs plans permettent au spectateur d’observer patiemment le grand gaillard dans toute son humanité, un gaillard qui ressemble au shérif du coin, avec sa bedaine s’imposant par-dessus l’élastique de son maillot de bain, son pistolet jaune qui flanque des coups de crème solaire sur les peaux immaculées de ses amis, et son paquet de cigarettes qu’il vide pour s’occuper les mains, mais surtout l’esprit. Il est aussi seul que le forain du stand de la pêche aux canards, qui rencontre chaque jour des centaines de personnes enjouées sans pour autant réussir à n’en retenir ne serait-ce qu’une dans son filet. Contrastant avec la lumière plutôt naturaliste de la plupart des scènes de jours, les ampoules clignotantes de la fête foraine éclairent, la nuit, son dépit, face à tous ces gens si proches de lui et pourtant si loin et inatteignables.

Hossein, le plus « beau gosse » des trois, se met en tête de lui trouver une amoureuse, seul moyen, selon lui et Ashkan, de faire rester ce cher Arash en France. Sûr de lui et rentre-dedans, Hossein semble être aux antipodes de Arash, et pourtant, ils ont en commun ces sentiments contradictoires liés à l’éloignement de leur pays natal et les possibilités de vie tellement différentes et variées qu’offre la France. Hossein est véritablement partagé entre les deux et reconnaît qu’ « ici, tu t’autorises à faire des choses que tu ne ferais pas là-bas ». Cette dualité l’habite constamment et en fait un personnage complexe, surtout lorsqu’il se retrouve face à ce choix si difficile dans la dernière partie du film, son pays, ses parents, ou la France, sa femme. Ashkan, quant à lui, est passablement relégué au second plan, et n’est mis en avant par le récit qu’au moment de la rencontre avec Charlotte et Michèle, les deux musiciennes enjouées, dont il va tenter de s’attirer les faveurs. Célibataire, il semble enchaîner les ruptures, ou tout du moins les non-relations, et manque de profondeur par rapport aux autres personnages. Il lui manque un véritable conflit intérieur, ou alors celui-ci est mal exprimé, car ses problèmes restent très secondaires au regard de ceux de ses amis.

Un manque de rythme dans la deuxième partie du film fait que le long-métrage de Maryam Goormaghtigh n’atteint malheureusement pas la note de cinq sur cinq ; l’action ralentit trop et trop vite par rapport au début, où le montage et le cadrage étaient plus dynamiques. Certes, cela concorde avec la narration, car les trois amis glissent plus vers la réflexion à ce moment-là, ils se posent des questions passablement existentielles et réfléchissent à leur présent, leur passé et surtout leur futur ; mais la transition n’est ici peut-être pas amenée de la meilleure des manières.

Dans tous les cas, le spectateur reste bercé par les dialogues en farsi et la musique persane des années 70 qui jaillit de l’autoradio. Avec les chansons des soirées disco cheap dans les campings que le trio traverse, la bande originale est pour le coup particulièrement originale et se balance entre des styles très différents. Hommage est fait à Gougoush, LA chanteuse phare de l’Iran, idole et star nationale mais aussi internationale ; Maryam Goormaghtigh ne manque pas de faire un clin d’œil à cette figure incontournable du monde culturel persan. Ce qui est chose faite également avec les allusions constantes aux poèmes d’Hafez, entendez Khouajeh Chams ad-Din Mohammad Hafez-e Chirazi, poète persan du 14e siècle. Également mis en chanson, ses textes contient les plaisirs de la vie et il est d’usage d’utiliser l’ouvrage à des fins de divination, ce que ne se privent pas de faire les trois hommes en cas de doute. Leurs actions sont parfois dirigées par le recueil populaire iranien, parfois par leurs aspirations parisiennes, et cette dualité est donc toujours présente en filigrane tout au long du récit. C’est peut-être dans un des plans les plus étonnants et les plus beaux du film que se trouvent résumées ces contradictions : une place de jeu pour enfants dans une arrière-cour de maison type terrain vague, un toboggan, une balançoire, Hossein et Ashkan réfléchissent à leur futur, aux décisions à prendre, alors qu’un train de marchandises interrompt leur discussion et les laisse dans un silence forcé ; Arash n’est probablement pas très loin, en hors champ, seul, toujours.

Avant la fin de l’été
CH   –   2017   –   80 Min.   –   Documentary
Réalisateur: Maryam Goormaghtigh
Acteur: Arash, Hossein, Ashkan, Charlotte, Michèle
Sister Distribution
01.11.2017 au cinéma

Avant la fin de l’été : Road-movie ensoleillé à l’iranienne
4.0Note Finale