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jeudi, janvier 29, 2026
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HAMNET – Quand la Douleur devient Création

Luca Califano
Luca Califano
Journaliste et critique cinéma, Luca Califano est diplômé d’un master en sciences sociales – science politique à l’Université de Genève. Actif de longue date sur la scène associative et militante genevoise, il anime depuis 2022 le podcast cinéma Vidéoclub, disponible sur toutes les plateformes de podcast.

Chloé Zhao n’a plus à démontrer son immense talent. Sa carrière et ses propositions filmiques depuis 2008, qu’elles plaisent ou non, démontrent un véritable talent filmique et une patte artistique très spécifique qui caractérise son cinéma. Néanmoins, cette dernière nous a laissé avec son dernier film un goût particulièrement amer avec Eternals, sorti en 2021. Un film de commande de Marvel aussi inintéressant qu’inutile, où la réalisatrice a été pleinement dépossédée du projet. Toutefois, malgré le désastre de 2021, qui aurait pu impacter durablement la carrière de la réalisatrice chinoise, Zhao nous revient avec une œuvre bien plus personnelle avec Hamnet. Une œuvre qui a déjà conquis les États-Unis et qui s’annonce comme un sérieux prétendant aux Oscars 2026 pour plusieurs catégories. Critique de ce morceau de mise en scène et d’écriture.

Angleterre, 1580. Professeur de latin sans le sou, William rencontre Agnès, une jeune femme indépendante et proche de la nature. Attirés irrésistiblement l’un par l’autre, ils vivent une passion ardente avant de se marier et de fonder une famille de trois enfants. Tandis que Will part à Londres poursuivre son ambition de dramaturge, Agnès reste seule pour gérer le foyer. Lorsqu’un drame les frappe, leur union se fissure. De cette épreuve partagée émergera pourtant l’inspiration d’un chef-d’œuvre et la création d’un artiste incontournable.

En abordant l’œuvre initialement, on peut avoir l’impression de se retrouver devant un film très contemplatif, sensoriel, trop calme et retraçant une simple histoire amoureuse, comme il nous a été possible d’en voir des centaines de fois à l’écran. Au départ, on a la réelle impression d’être dans une œuvre d’un très grand classicisme, qui certes, par ses visuels, peut nous plaire, mais qui ne semble pas pleinement nous toucher. D’une certaine manière, cela est relativement vrai. Une grande partie du film s’appuie sur une temporalité étirée et un rythme volontairement apaisé. De cette lenteur naît une véritable sensation de plénitude, presque contemplative, où le film se déploie entre ressenti intime et élans passionnés. Il oscille avec délicatesse entre une poésie bucolique et la rudesse de l’Angleterre de l’époque, trouvant dans ce contraste toute sa force émotionnelle. Toutefois, quand on laisse le récit prendre le temps de poser ces éléments narratifs, c’est là que le film s’envole, nous montre une réelle part d’originalité et nous exprime tout son génie. On est sur une œuvre dont le charme opère progressivement à mesure que le récit avance et que sa construction narrative se déploie parfaitement sous nos yeux.

En effet, il est d’abord central de se focaliser sur l’un des immenses points forts du métrage. À savoir une écriture et une narration tout bonnement fantastique. On se retrouve devant un film brillamment écrit du début à la fin, avec une narration parfaitement maîtrisée traitant d’énormément de thématiques sans jamais frôler l’overdose thématique. Entre deuil, liens familiaux, le couple, l’amour, la mort, la dépression, la création comme moyen cathartique d’exprimer la douleur et bien d’autres, en deux heures qu’on ne voit pas passer, l’œuvre réussit à traiter avec élégance, justesse et subtilité une très grande panoplie thématique. Ce qui est en réalité particulièrement bluffant dans le travail d’écriture de Hamnet, c’est comment Chloé Zhao et Maggie O’Farrell – tous deux co-scénaristes du film – réussissent à parsemer à la perfection tout le récit de nombreux éléments, initialement anodins, mais qui prennent une puissance, une force et une importance toute particulière au fil de l’œuvre. Un travail minutieux réussissant à mélanger les formes narratives et des tonalités très différentes dans le récit. Entre le calme bucolique des forêts anglaises, à la folie profonde issue de souffrances intenses, en passant par l’horreur et la dureté de la période historique dans laquelle se situe le récit. Un mélange narratif parfaitement maîtrisé, enrichi d’une subtile touche de fantastique et de sorcellerie qui, loin de faire basculer le récit dans l’excès, lui confère une dimension à la fois naturaliste, envoûtante et surtout profondément sincère et émotionnelle. Il est indéniable que le film repose en très grande partie sur cette richesse d’écriture extrêmement rare et une construction narrative maîtrisée d’une main de maître. Une qualité qui, cela ne me surprendrait en aucun cas, repartira avec la prestigieuse statuette des Oscars du meilleur scénario adapté.

Pour poursuivre la réflexion sur la construction de l’écriture du film, Hamnet propose une approche particulièrement intéressante en déplaçant entièrement sa focale pour se concentrer sur les marges du récit. Pour être plus clair, plutôt que de placer la personnalité connue au cœur du récit dès le départ (personnalité que je préfère éluder pour laisser la pleine surprise au spectateur.ice), la mise en scène choisit de le maintenir en retrait, presque en marge, ne le laissant réellement émerger que beaucoup plus tard lors de la révélation de son identité. À la place, le regard de la narration se porte avant tout sur son entourage familial et en particulier sur Agnès, son épouse, qui fait office de point d’intérêt central dans l’histoire. C’est par elle que le récit avance. C’est par ces actions que nous suivons et que l’on avance dans l’histoire de cette famille. C’est en très grande partie par ces émotions, que ce soit ses souffrances ou ses joies, que l’on interprète ce qu’il se passe. Cette approche et ce changement de focalisation de personnage permettent d’explorer avec finesse les répercussions concrètes de l’absence du personnage de William sur ceux qu’il laisse derrière lui, et la manière dont chacun tente de vivre et de se construire sans lui. On pourrait même parler d’une décentralisation féministe qui ne va pas s’intéresser encore et toujours à l’homme entré dans l’Histoire, mais se focaliser sur celles qui, inconnues du grand public, ont elles aussi une histoire captivante à porter.

Le film dépeint également un couple profondément sain, uni par des valeurs fortes et un amour sincère. Il s’en dégage un réel romantisme et une attirance indéfectible entre les personnages d’Agnès et de William. Leur relation, à l’inverse de l’ensemble des représentations de leur entourage respectif froid et dépassionné, se construit à rebours des représentations d’un mariage contraint ou dénué de passion. Leur lien repose sur l’absence de violence, sur l’écoute, le dialogue et le respect de l’espace de l’autre. C’est un couple qui se comprend, mais qui doute aussi, traversant des phases de souffrance intense sans jamais perdre sa solidité. Une union d’une grande force émotionnelle. Cette importance de la construction du couple s’étend par la suite dans le récit pour ce qui est de la famille dans son ensemble. En effet, au fur et à mesure du récit, la figure du dernier fils va occuper progressivement, et sans forcément s’y attendre, une place centrale. Il devient l’élément clé qui éclaire la conclusion du film et donne tout son sens à la création de la pièce Hamlet. En somme, les liens familiaux, présentés comme profonds et viscéraux, jouent un rôle central non seulement sur les émotions que le public va ressentir, mais aussi comme clé d’analyse du message de fond porté par l’œuvre. En portant une attention toute particulière à ces personnages, le film accentue d’autant plus sa puissance dramatique.

Évidemment, des personnages aussi importants ne pouvaient être laissés à interpréter par n’importe qui. C’est bien pour ça, que l’on retrouve un Paul Mescal en très grande forme réussissant à apporter de la force, mais en même temps des réelles faiblesses au personnage de William. Néanmoins, c’est bien Jessie Buckley, dans le rôle d’Agnès, qui crève littéralement l’écran et domine le film par un jeu d’actrice d’une intensité remarquable. On est sur une performance absolument magistrale, dans laquelle Jessie Buckley se livre corps et âme, mobilisant une palette d’émotions impressionnante. Des rires et des élans de joie sincère à la tristesse et à la peur psychologique, de la tendresse à une souffrance presque insoutenable, jusqu’à une rage inarrêtable résonnant comme des cloches d’apocalypse, l’actrice livre une véritable mise à nu de son jeu. Ses cris, glaçants et d’une puissance quasi dantesque, vont marquer bon nombre de spectateur.ice.s durablement. Un investissement total qui lui permet d’incarner une figure à la fois forte, sincère et ensorcelante, sans jamais perdre son ancrage profondément humain. On est sincèrement sur une performance saisissante et assez facilement l’une des meilleures performances d’acting de l’année 2025/2026. Ici aussi, dans le sillage des Oscars qui se profilent pour mars prochain, Jessie Buckley s’impose comme une évidence pour le prix de la meilleure interprétation féminine, une performance qui mérite incontestablement d’être récompensée.

Enfin, du côté de la mise en scène, on retrouve une grande générosité de réalisation, jouant à la fois avec une dimension naturaliste et une forte dimension symbolique. La réalisation, profondément métaphorique, vient sublimer l’écriture et renforce l’intensité grâce à une utilisation très maîtrisée des outils filmiques. Dès les premières scènes, le film impose une symbolique puissante, notamment à travers la scène symbolique de la naissance d’Agnès, pensée comme une émergence depuis la nature elle-même. À l’opposé, la scène de l’accouchement se révèle d’une force dramatique glaçante. Intense, violente et prenant aux tripes. Une fois encore, la mise en scène accompagne parfaitement le récit dans ce délicat mélange de tonalités, oscillant entre lumière et noirceur. La réalisation, proposant une très grande variété de construction de plan et de mouvement de caméra, navigue avec justesse entre drame, élans de vie et effroi poignant. Cette dualité est particulièrement mise en valeur par un travail remarquable sur la lumière à la fois douce et puissante, qui confère aux images une beauté saisissante. Sans oublier la fin du film qui s’achève sur une véritable apothéose émotionnelle, une conclusion d’une immense tendresse et d’une profondeur bouleversante, qui ne peut que tirer des larmes.

Pour conclure, Hamnet de Chloé Zhao se révèle être une grosse sortie de ce début d’année 2026. Une œuvre qui, au fil de son déroulement, révèle toute sa puissance filmique et que l’on apprend peu à peu à savourer pour ses très grandes qualités intrinsèques. Si la forme du film peut rebuter une partie du public — tant il a des relents de classicisme — il serait toutefois réducteur de s’arrêter à cette impression. Certes, la lenteur et la tonalité contemplative du récit peuvent parfois donner lieu à quelques longueurs, mais le film s’impose comme une œuvre brillante, maîtrisée, qui parvient à mener à bien chacune de ses intentions artistiques. Une très intéressante proposition filmique, d’une très grande richesse théorique et faisant une saisissante métaphore de la souffrance dans la création artistique.

Réal.: Chloé Zhao

Acteurs, Actrices : Paul Mescal/Jessie Buckley/Emily Watson/Joe Alwyn/Jacobi Jupe/Noah Jupe/Olivia Lynes/Brodhi Rae Breathnach/Freya Hannan-Mills

Distrib.: Universal Pictures Films

Sortie : 21 janvier 2026

Genre : Drame

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