Dans le cadre de la tournée pour la promotion de son film « Rock’n’roll », l’acteur, producteur, réalisateur français est passé par Genève avec le scénariste Rodolphe Lauga pour nous confier quelques anecdotes autour du film dans lequel il joue son propre rôle. Au détour d’une sévère crise de la quarantaine, il se questionne sur son image, son âge, sa peur de vieillir, à travers un personnage haut en couleur et plein de surprises. L’interview commence à 17h35, après une journée entière d’entrevues dans une chambre d’hôtel, par un cri du cœur : « Je vous préviens je suis en pleine forme. »

« Rock’n’roll », la crise de la quarantaine au masculin, c’est comme cela qu’on peut résumer l’idée de départ de ce film ?
Guillaume Canet : Entre autres oui, parce qu’elle est partie d’une interview tout à fait réelle que j’ai faite où une journaliste m’a dit, pour de vrai, qu’aujourd’hui j’avais une nouvelle place dans la société par rapport à la jeune génération, que j’étais devenu pas très rock, pas très sexy. Alors là, forcément, on est renvoyé à se positionner, à se demander : « Mais qu’est-ce que ça veut dire ? Est-ce qu’effectivement je suis ringard, has been, trop vieux ? ». Donc c’est ça qui a enclenché ce sujet, dont j’ai parlé à Rodolphe et Philippe (ndlr. Rodolphe Lauga et Philippe Lefebvre, tous deux scénaristes du film) en leur expliquant qu’il y avait là un sujet hyper intéressant parce qu’on y fait vite des connexions. D’une part, par rapport à ma position par rapport à l’image, dans mon couple, dans mon travail, depuis des années, comment les gens me voient alors qu’ils ne me connaissent absolument pas, qu’ils ne savent rien de moi mais qui se font une idée. Et, d’autre part, une connexion au niveau du jeunisme, par rapport à cette société dans laquelle on vit, où cela a une importance toujours plus considérable. C’est évidemment aussi ce constat de l’âge et de la peur de vieillir chez l’homme, dont on ne parle pas souvent et dont on parle plus chez la femme qui nous a lancés sur le sujet de ce film.

Justement le fait que le film, créé par une bande de potes, comme dans « Les Petits Mouchoirs », parle de l’image que l’on renvoie aux autres, l’image que l’on donne de sa vie privée, c’est aussi un message universel qui peut toucher tout un chacun ?
Oui parce qu’en fait tout le monde peut décider de raconter des choses de soi, ou pas. Même dans sa façon d’être, de s’habiller, dans son apparence, dans son genre, dans la manière dont on vit sa sexualité, ou pas… Certaines personnes vont vouloir cacher par exemple leur identité dans leur manière d’être, éviter de se montrer dans leur travail, cacher ce qu’ils font à la maison, etc. Et finalement, on se demande tous comment être rock aujourd’hui ! Est-ce que ce n’est pas justement de pas être rock, se voiler la face et ne pas avoir cette liberté de dire « moi je suis comme ça, vous pouvez voir tout ce que vous voulez mais je suis comme ça, et, d’ailleurs, comme vous ne le voyez pas, je vais un peu plus vous le montrer » ?

Rodolphe Lauga : Je rajouterai que l’universalité du thème de ce film réside dans le fait que c’est avant tout une quête de soi, une quête pour trouver qui on est exactement. Alors dans ce cas c’est déclenché par une interview qui d’un coup met le doute dans la tête du personnage, qui à ce moment-là est suffisamment fragile pour que ça ait des conséquences, et pour qu’il puisse remettre en question un certain nombre de choses dans sa vie. Mais à vrai dire, ce qui peut toucher tout le monde dans cette histoire – et c’était une vraie ambition de notre part pour que ça ne reste pas juste un film autour du cas de Guillaume et Marion – c’est qu’il s’agit d’un film qui raconte comment, à un moment donné, on se voit, comment les autres nous voient, l’image qu’on pense comprendre que les gens nous renvoient, et comment, à différents moments dans notre vie, crise d’adolescence ou, ici, de la quarantaine, on est un peu fragilisé par des questions que l’on se pose, comment on peut parfois mal interpréter ce qu’on nous dit. On a traité ça au travers du cas de Guillaume et Marion, qui, d’un coup, rendent les choses encore plus évidentes du fait de leur exposition médiatique, et cela multiplie en quelque sorte le nombre de miroirs, de renvois d’images, entre ce que les gens pensent savoir d’eux, ce que eux imaginent que les gens pensent d’eux, et cetera, et cetera.

Guillaume Canet : Tout en sachant en plus qu’on est beaucoup régi par le mensonge dans cette société – dans l’information, dans la politique, dans tellement de choses – que cela fait partie intégrante de notre vie. C’est-à-dire que même là, à travers l’exercice d’écriture qu’on a pu faire dans ce film, les gens ont envie de savoir ce qu’il y a de faux, ce qu’il y a de vrai. Mais nous, on a eu une liberté immense dans la création et dans l’écriture de ce film parce qu’on s’est dit que quoi qu’il arrive, même pour les choses vraies les gens allaient se dire « Non mais ce n’est pas possible, c’est faux », et, pour les choses fausses, les gens penseraient « Ah mais je suis sûr qu’il y a une part de vrai ». De toute façon c’est toujours le même principe. Rodolphe parlait l’autre fois de l’exemple d’Isabelle Adjani qui était venue au journal de 20h en disant « Non je ne suis pas morte, je ne suis pas malade, je suis là », et les gens appelaient au standard pour dire que c’était faux, qu’elle était morte. C’est quand même assez éloquent.

C’est sans doute l’aspect jubilatoire de cet exercice, avec beaucoup d’autodérision bien sûr, qui ressort tout particulièrement ?
Oui évidemment, car c’est précisément ce à quoi je suis confronté, c’est-à-dire que quoi que je fasse, les gens verront ce qu’ils ont envie d’y voir. J’ai été, Marion aussi et tous ceux qui apparaissent dans le film, confronté à ce genre de situation au moins une fois. Yvan Attal a par exemple vécu la même chose avec Charlotte Gainsbourg pendant des années, il en a fait un film aussi (ndlr. « Ma femme est une actrice », 2001), qui est exactement dans le même thème. Il y a en effet quelque chose d’assez jubilatoire de dire aux gens : « À force de raconter vos conneries, alors moi aussi je vais en raconter, et je vais vous raconter mon histoire. Vous voulez rentrer chez moi ? Et bien je vais vous ouvrir la porte et vous montrer comment c’est, chez moi, mais je ne vais pas vous dire si c’est vrai ou faux ». Et c’est très jubilatoire aussi de taper un peu, de gratter pour aller dire aux gens d’arrêter de croire tout ce qu’on leur raconte. Le fantasme est important et intéressant, d’accord, mais c’est jubilatoire pour moi de montrer que souvent 80-90% des gens qui vont faire des tapis rouges rendent leurs bijoux au joaillier le soir en rentrant (rires). Alors peut-être que je casse un mythe et que je casse un truc de glamour, mais moi je n’ai pas envie non plus que les gens pensent qu’on est que des gens qui faisons des tapis rouges toute la journée. On travaille ! On a un métier : le matin on se lève, on amène notre fils à l’école, on bosse, le soir on fait à manger. C’est un travail. Aujourd’hui la notoriété fait qu’on place Kim Kardashian et Marion Cotillard au même niveau, c’est pareil, sauf que non, c’est pas pareil. Il y a une réelle politique du vide.

Cette politique a probablement beaucoup été banalisée à force de faire des selfies, et elle a beaucoup changé dès le moment où les gens ont commencé à prendre leur portable et à faire des photos à tout va, alors qu’à l’époque de l’argentique c’était différent.
C’était totalement différent en effet. A l’époque je n’avais pas du tout le problème de m’imaginer que partout où j’irais, j’allais être pris en photo. Aujourd’hui, quoi que vous fassiez, vous êtes pris en photo. Dans le train, les gens me prennent en photo, envoient sur les réseaux sociaux et disent que je suis à Genève. Vous ne pouvez rien faire, et je ne vous parle pas forcément d’aller faire des bêtises, mais même si je voulais en faire ce serait compliqué quand même. Quoi que vous vouliez faire, vous êtes suivi à la trace, vous n’avez plus la même liberté qu’avant. Si vous saviez le nombre d’anecdotes que j’ai entendues de couples qui ont pété parce que tout à coup la maîtresse a mis sur Facebook une photo d’elle avec son mec à l’Ile Maurice et que le mec, en fait, il était marié et il avait des enfants. « Mais Gérard il est à l’Ile Maurice ?! Comment ça il est à l’Ile Maurice ?! Mais oui regarde il est sur une photo, il est tagué là » (rires). Et c’est fascinant, mais tellement flippant à la fois. Les profils aussi. Rien que dans les réseaux sociaux on appelle ça des profils, mais le profil on le fait avec ce qu’on veut en fait.

Rodolphe Lauga : D’ailleurs il y en a plusieurs de toi !

Guillaume Canet : Oui c’est vrai, il y en a plein, il y en a même qui vendent des iPhone en mon nom. À un moment il y avait toute une histoire où un mec qui se faisait passer pour moi faisait gagner des iPhone aux gens, mais il fallait payer quand même un droit d’entrée avec un truc. Donc le mec se faisait du blé en étant un gros arnaqueur (rires).

Sur Instagram vous avez aussi récemment créé ce jeu avec Marion Cotillard, toutes ces photos humoristiques, qui ont eu énormément de succès. Pourquoi, pour ce film en particulier, vous donnez tant d’importance à ce réseau social ?
Parce que précisément cela sert totalement le propos, c’est tout ce que je raconte dans le film donc cela m’a amusé de m’en amuser. Et au départ ce n’était pas parti pour être ça ; je voulais lancer un « Rock’n’roll Challenge », sur les réseaux sociaux, avec des photos de trucs rock et de trucs pas rock. En l’occurrence, avec des photos qui ne nous concernaient pas. Il y avait des photos de Chirac qui saute par-dessus le tourniquet à l’entrée du métro, et il y avait Delanoë derrière qui n’arrivait pas à trouver la fente de l’automate avec son ticket pour entrer (rires). Je voulais donc lancer ça à deux semaines de la sortie du film. Mais quand on était dans le train avec Rodolphe et que c’était la première date de la tournée, Marion s’était maquillée et puis elle s’est endormie avec la tête en arrière, la bouche ouverte, et on s’est dit qu’elle commençait bien la tournée « Rock’n’roll ». On l’a prise en photo et je l’ai postée sur les réseaux sociaux pour rigoler. Ça a pris une ampleur dingue, elle a posté un truc que les gens ont pensé faux, mis en scène pour la promotion, alors que c’était totalement vrai, et puis ça nous a amusés parce qu’on s’est dit que c’était une promotion hyper intéressante. Tout à coup cela servait totalement le propos, alors j’ai assumé le truc. C’est parti d’une connerie mais c’est devenu un outil promotionnel. Ça raconte ce qu’il se passe dans nos vies, ça souligne quand même la réalité d’un monde très centré sur lui-même. Ce phénomène de se prendre en photo raconte quelque chose de très important sur le manque d’altruisme, d’intérêt que l’on peut avoir pour la personne qui habite en face… Ma voisine par exemple, à chaque fois que j’arrive pour l’ascenseur se dépêche de vite fermer la porte pour éviter que je le prenne avec elle, et elle m’a quand même dit un jour que les gens comme moi n’avaient pas besoin de prendre l’ascenseur parce qu’on ne foutait rien de la journée, donc on pouvait monter les marches (rires). C’est quand même aussi pour ça que ça m’amusait de faire ce film, d’aller dans le sens des gens.

Ce film sur vous, Guillaume Canet, il y a du vrai, il y a du faux, mais il a aussi les vrais parents ! C’était facile de les convaincre ?
Ah oui, il n’y a pas que les vrais parents, il y a mon vrai agent, mon vrai producteur, j’allais dire mon vrai urologue mais je n’en ai pas vraiment un qui m’est attitré (rires), donc bon, il y a certains personnages fictifs quand même. Mais effectivement, il y a mes parents qui jouent vraiment mes parents. C’était assez amusant de réussir à les convaincre, surtout mon père, qui ne voulait pas dire des saletés sur moi, parce qu’il en revenait toujours à vouloir être valorisant et avoir un discours très gentil à l’égard de son fils. C’était très amusant de les faire jouer. Mon père avait déjà joué dans « Ne le dis à personne » (ndlr. de Guillaume Canet, 2006), il avait eu un petit rôle.

Est-ce que, en amont, le film a été très écrit ou y avait-t-il une grande place pour l’improvisation, puisque ce sont quand même des amis qui se retrouvent ?
Rodolphe Lauga : Non, c’était évidemment très écrit, parce que la comédie nécessite une écriture très stricte, rythmée, « musiquée » même au niveau des dialogues. Il y a eu peu d’improvisation, plutôt de la surenchère, c’est-à-dire qu’on ne réécrivait pas les scènes, mais une fois qu’une scène commençait à prendre tournure et qu’on sentait le rythme s’installer, la comédie prendre, alors parfois, oui, on en rajoutait un peu avec Guillaume. On en discutait, en sachant que moi je cadrais le film en plus de l’avoir coécrit. Il y a forcément une phase de fabrication en direct, au moment où on le tourne, mais c’est resté très écrit. C’est la raison pour laquelle Guillaume a voulu que Philippe et moi on travaille avec lui, car comme c’était un film sur l’autodérision, cela nécessitait une grande complicité, pour que, dès l’écriture, on soit déjà dans la surenchère, pour que la comédie prenne de l’ampleur parce qu’on voulait vraiment quelque chose de délirant. Cela nécessitait du coup une grande confiance, de manière à ce que cela soit à la fois drôle et bienveillant malgré tout. Même de son côté, lorsqu’il était lui-même à la base de la création d’un certain nombre de scènes qui pouvaient le mettre dans une situation un peu saugrenue, Guillaume pouvait aussi voir jusqu’où il pouvait aller, sans passer pour un imbécile, même si des fois on était un peu partagés… (rires). Donc un film très écrit, et surtout une grande envie de rire, de déconner. Quand on se planque dans la salle de temps à autre, cela nous fait hyper plaisir de voir que, depuis un mois que l’on fait cette tournée, les gens continuent de rire. C’est énorme pour nous sachant que cela fait un an et demi qu’on avait commencé à écrire. À ce stade on était trois dans un bureau, à se faire des vannes et à se marrer, ce qui était déjà bien mais trois spectateurs ce n’était pas suffisant. Là, on a la satisfaction de voir que ces blagues qu’on se faisait entre nous font toujours rire aujourd’hui et ça c’est un plaisir immense.

Rock’n’roll
De Guillaume Canet
Avec Guillaume Canet, Marion Cotillard
Pathé Films
Sortie le 15/02

 

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