C’est à l’aéroport de Genève que nous avons rendez-vous avec Halldóra Geirharðsdóttir, l’actrice principale du film islandais « Woman at war », qui faisait une halte avant de se montrer au public du NIFFF. Entretien avec une femme pleine de vie, de sagesse et d’énergie, qui revêt dans le film le rôle d’une autre femme courageuse et que ne rien n’arrête dans son combat pour la protection de la planète.


Comment décrirez-vous « Woman at War » ?
Je crois que la qualité du film est que l’héroïne, le personnage principal, est quelqu’un avec qui tout le public peut s’identifier. C’est une activiste qui veut lutter pour le futur. Elle a décidé d’être d’utilité pour le futur et je crois que chaque public s’identifie avec elle parce que je crois que chaque public est un activiste qui n’a pas encore extériorisé son activisme. Alors, quelques-uns ont activé l’activiste en eux, mais d’autres sont encore… leur activiste dort. Je crois qu’ils rêveraient tous d’être un activiste ou de faire un effort pour faire du monde un meilleur endroit pour le futur. Nous en sommes tous là.

Que pouvez-vous nous dire du rythme du film ? Il nous fait penser que nous sommes face à une fiction.
Le rythme du film est très rapide, donc on est constamment occupé avec le film, mais on a toujours un dialogue avec soi : “Est-ce-que je ferais ça ? Est-ce-que je ne ferais pas ça ?”. Alors ce n’est pas une fiction, même si c’est romantique. C’est comme s’il était connecté à la terre d’une façon. On sent qu’on pourrait être elle, tout autant les hommes que les femmes. Et j’aime bien cela du film. Et ensuite, c’est comme une lutte entre eux, c’est comme je dis, tous les humains, je crois, avons en commun que nous voulons être utiles, ceci est notre plus grande cause.

Que pouvez-vous nous dire de votre personnage principal ?
Avant que le film ne se passe, elle avait comme plus grand rêve de devenir parent parce que le plus grand sacrifice, peut-être de tous, est d’être parent parce qu’on peut alors facilement se mettre de côté et on travaille pour élever son enfant. Et puis elle réalise qu’elle ne peut pas avoir d’enfants, elle ressent alors une grande obscurité que l’on ressent quand on veut avoir un enfant et que l’on ne peut pas. Aussi, pour un homme, pour un humain, parce que c’est dans notre ADN. Elle passe par cette obscurité qui se situe dans le passé puis elle veut toujours être utile, alors elle décide que même si elle doit aller en prison, elle est prête à y aller quelques années, parce que son cœur est activiste. C’est pour ça qu’elle prend cette décision. Ensuite, l’enfant arrive à nouveau dans son histoire et ça ne va pas ensemble d’être responsable d’un enfant et d’être activiste. Ce conflit est aussi celui du directeur Benedikt, parce qu’il est lui aussi un activiste. Quand on était ensemble au collège, il s’enchaînait aux baleiniers. Quand il avait 17 ans, il luttait contre la pêche à la baleine en Islande. Il est toujours en train de parler comme ça : « il faut faire ceci, et cela ». Et c’était il y a plusieurs années qu’il m’avait dit qu’il faudrait s’attaquer aux lignes électriques parce que l’argent comprend l’argent. Et c’est de cette façon que les usines d’aluminium et les autres usines comprennent que l’énergie islandaise n’est pas une énergie stable et qu’ils doivent faire quelque chose d’autre. Cette scène est donc prise de sa vie privée. Mais il avait des enfants, et on ne fait pas quelque chose comme ça en prenant le risque d’être envoyé en prison parce que la plus grande responsabilité, c’est l’enfant que l’on a déjà. Alors pour moi, quand je fais mon rôle, je suis en fait lui en tant que femme. Ce n’est pas une question d’être un homme ou une femme, c’est d’être humain, un être humain.

C’est un rôle très physique. Avez-vous eu une préparation particulière pour ce rôle ?
Je savais que j’aurais beaucoup à courir face aux caméras et avec mon expérience dans les films, j’ai pensé aux caméras qui seraient prêtes que jusqu’au troisième essai puis ajouter les fois où les différents départements ne sont pas en accord.

Alors je me suis préparée en courant et j’ai acheté des habits pour courir parce que je croyais qu’on devait voir la forme de mon corps pour qu’on me croie que je suis coureuse de fond. Et je devais pouvoir garder mon souffle, comme pour le premier plan où je cours depuis 2 km avant d’arriver en face de la caméra donc je devais garder mon souffle pour qu’on puisse croire que je peux courir 20 km de plus, donc je ne pouvais pas arriver à bout de souffle dans le cadre. Alors je me suis préparée en courant, oui.

Ensuite, j’ai dû faire du Tai-Chi parce que le scénario le demandait, et par chance ma mère est enseignante de Tai-Chi. Elle m’a montré la technique et je lui ai dit « OK, maman, c’est trop long, c’est pour un film » « Non, non, non, il faut prendre le temps pour le faire » « Non, non, non, il faut le raccourcir parce qu’on le fait pour la caméra ». Et puis elle me montrait une partie puis je la raccourcissais et elle m’aidait à la raccourcir. Après, j’ai fait une autre partie où je voulais faire comme une chamane non seulement orientale, mais aussi d’Inde du Nord, quand elle est sur les montagnes. Et il y avait une femme qui était comme chamane et j’ai aussi pris des parties qu’elle m’a appris et d’autres que je connaissais et je les rassemblais. J’ai aussi fait cette préparation. Et ensuite, parce que j’allais tourner dans l’océan, et que l’océan est très froid et les rivières de glacier aussi, seulement 1°C, j’allais tous les jours à la piscine à Reykjavík dans la partie froide à 4°C.

Quelle est la chose la plus dure que vous ayez faite pour le film ?
La scène la plus dure était d’entrer dans la rivière du glacier. Pas parce que c’était difficile quand je le faisais, mais plutôt parce qu’avant d’entrer dans la rivière, mon corps ne voulait pas y aller. Je sentais mon corps se tendre parce que c’est dans l’ADN, on n’entre pas dans une rivière de glacier et on ne traîne pas dedans pendant 5 heures comme on le fait quand on filme. C’était un dialogue très intéressant que j’avais entre ma tête et mon corps. Mon corps disait  » non, non, non, nous n’allons pas entrer dans la rivière » tandis que ma tête disait « ça va aller, nous avons un costume, ça ira, nous survivrons, ils ne te laisseront pas mourir là-dedans ». Mon corps n’entrait pas en confiance. Après avoir fait ça, ce qui a pris à peu près 5 heures, j’ai dû grimper une montagne. C’était inattendu puisque j’avais dit que je ferais la scène de la montagne si j’avais le jour libre après la rivière pour ne pas attraper froid. Et on ne voulait pas que j’attrape froid pour le reste du tournage. Mais les plans ont changé, la météo a changé, alors j’ai dû monter au sommet d’une montagne. J’ai donc ravalé mon irritation et j’ai gravi la montagne parce que j’avais déjà fait et que pour le film, je voulais cette prise, car c’est un paysage magnifique là-haut. Alors j’ai fait ça. C’était un jour difficile.

Il y avait un autre jour difficile aussi, quand je me repose sur la plateforme avec tous les moutons, et ils faisaient comme ça avec les pattes (ndlr mime les moutons qui tapent des pattes). C’était seulement le troisième jour de tournage et je pensais « OK, ils ne doivent pas me marcher sur la face parce qu’on ne peut pas être en train de réparer mon visage pendant les 40 jours restants de tournage. Alors j’avais très peur que les moutons me heurtent, et ils bougeaient sans trop savoir ce qu’ils allaient faire. J’étais très contente quand cette scène fut finie.

Est-ce que le film vous a changé un peu ou vous a appris quelque chose de nouveau sur l’activisme ?
Pendant le tournage, je pensais beaucoup à l’activisme bien sûr parce que je fais les sœurs jumelles, une sœur est activiste et l’autre sœur est le yogi qui croit en l’énergie Sattvique. J’ai touché un peu à l’idéologie yogi parce que je jouais l’autre rôle aussi. Les yogis parlent de trois énergies. L’énergie noire, le Tama, je dirais que ce sont les industries, l’obscurité, l’avidité, tout ce qui est dans le Bas Enfer du monde de Dante et tout ça. Ensuite, on a l’énergie Raja où l’on fait des choses pour la bonne cause, c’est l’activiste, alors on le fait et on y croit. Mais l’élément de l’énergie Raja est un pendule, si on fait quelque chose avec le raja le pendule reviendra et l’énergie Tama grandira. Alors il y avait beaucoup de cela pendant le tournage parce que tout ce qu’elle fait permet à l’ennemi d’accumuler plus d’énergie et devenir plus grand.

Si on est dans l’activisme, il y a toujours quelqu’un qui saigne, et est-ce qu’on est prêt à laisser quelqu’un saigner ?

Vous parlez souvent de cette énergie « Sattvique ». Pouvez-vous nous en dire plus ?
L’énergie Sattvique, c’est attendre, écouter, faire confiance, prendre soin de son égoïsme et l’éther. En même temps, que je tournais le film, un de mes meilleurs amis était en train de se disputer parce que sa fille fut sexuellement agressée par un avocat en Islande, elle et 4 autres jeunes, femmes. Il était très impliqué dans l’énergie Raja, l’ouvrant, en écrivant sur Facebook et c’est devenu viral en Islande, une très grande énergie, et ça a fini avec cet avocat qui a récupéré sa licence après avoir été en prison pendant quelques années, donc, il a récupéré sa licence malgré le fait d’avoir maltraité des enfants. Et puis lorsque je tournais le film, je me suis dit qu’il utilisait le Raja et puis le gouvernement islandais a chuté à cause de ça, parce que le père du Premier ministre était de la même famille que cet homme, cet avocat. C’était une grosse corruption en Islande, le gouvernement islandais est tombé à cause de ça et j’ai pensé que tout cela avait été fait en énergie Raja, alors le pendule reviendra. Et c’est réellement arrivé, le gouvernement est tombé au point le plus haut du Raja et puis le pendule est revenu et le parti de droite a reçu le même nombre de votes qu’avant, et même un peu plus. Alors j’ai pensé « Ah, c’est comme ça que ça marche ». Donc le Tama est devenu encore plus grand, mais le pendule revient, alors quand on travaille avec ces énergies, ça prend plus de temps et il y a toujours quelqu’un qui saigne. Si on est dans l’activisme, il y a toujours quelqu’un qui saigne, et est-ce qu’on est prêt à laisser quelqu’un saigner ? Ou bien, on est disposé à être Sattvique comme les maîtres de yoga et simplement attendre les cadeaux de la nature et de la vie ? Alors il faut plus de patience et attendre que les autres âmes mûrissent. Parce que ça prend de la patience d’attendre pour que l’humanité soit plus mûre.

Mais nous sommes en train de déplacer la ligne, les choses sont en train de changer. L’activisme change les choses, mais il y a toujours quelqu’un qui saigne. Il y a toujours une personne, il y a toujours une injustice qui arrive. Mais, nous sommes en train de déplacer la ligne.

Que pouvez-vous nous dire sur la musique du film qui est très présente tout au long de l’histoire.
La musique, j’ai adoré. Quand j’ai lu le scénario et que j’ai vu que le groupe était visible, parce qu’on pouvait dès qu’on lisait le scénario entendre la musique et quand ils sont apparus, j’étais comme « ahhhh », pour moi, c’était tellement logique parce que je crois que, comme la plupart des gens, j’ai comme un groupe en mon intérieur tout le temps, et le groupe a été sorti de moi et était là et pendant que le film avançait, je commence à avoir un dialogue avec. Alors ça développe la relation audience, groupe, moi. J’adore cet élément et ces musiciens sont des génies. Ils ont fait tout l’enregistrement avant, alors je devais faire quelque chose que je n’avais jamais fait auparavant dans un film. La musique était repassée live sur le plateau avec le groupe pour que je puisse bouger avec l’atmosphère de la musique. Soit travailler en contre du rythme ou avec le rythme. Aucune musique n’était enregistrée après le tournage.

Pour revenir à quelques mois en arrière, comment avez-vous vécu votre séjour à Cannes ?
J’ai adoré Cannes ! Je suis tellement vieille que je ne me désoriente pas. Il y a beaucoup d’énergie. C’est comme une énergie religieuse. C’est comme quand les gens s’unissent et des milliers de personnes prient ensemble. On crée une très grande énergie. C’est ce type d’énergie à Cannes, et on ne trouve pas ce genre d’énergie dans l’industrie du film en Islande ou quand on a nos prix de films. Et j’adore jouer avec mon énergie, mais si j’étais allée quand j’avais 30 ans je crois que j’aurais été désorientée. Penser qu’il y a des ouvertures, des possibilités, mais ensuite, on peut être frustré avec toute cette énergie. Mais j’ai aimé. Et j’ai vu que tout le monde avait un agenda, courant dans la rue en allant a une première ou venant d’une première. Et j’adore être assise et voir, parce que je suis plutôt comme une invitée. On ne peut jamais décider d’être un acteur de film en Islande. L’industrie est tellement petite que je travaille surtout dans le théâtre et je fais du cinéma et si on me propose à la télévision. Alors je me sens vraiment comme une invitée qui observe ce monde fou, plein d’énergie, de personnes qui ont des grandes intentions. J’ai beaucoup aimé.

L’accueil du public et de la critique était assez important. J’imagine que ça vous a fait plaisir ?
Quand on crée quelque chose, on le fait aussi profondément que possible et puis on n’est jamais trop sûr. Je dis ma phrase et puis j’attends une réponse, et l’audience est la réponse. Et si je ne reçois pas de réponse, c’est comme si je criais dans le vide. Alors on attend la réponse et puis ma phrase veut enfin dire quelque chose pour la personne qui est assise de l’autre côté de la table. Et la réponse a été très aimable, et comme je disais avant, je crois que tout le monde s’identifie avec le personnage. Donc, on a créé une énergie universelle en elle, quelqu’un qui veut changer le monde et le faire un meilleur endroit pour le futur.

C’est très beau de sentir que les petites choses que nous pensions, quand quelqu’un vient nous dire « j’ai aimé ce moment ou ceci est très bien », alors c’est très gratifiant. C’est comme recevoir une petite fleur de retour « merci ».

Woman at War
FR, ISL, UKR   –   2018   –   101 Min.   –   Drama
Réalisateur: Benedikt Erlingsson
Acteur: Halldóra Geirharðsdóttir, Jóhann Sigurðarson, Juan Camillo Roman Estrada, Jörundur Ragnarsson, Vala Kristin Eiriksdottir, Saga Garðarsdóttir, Halldór Halldórsson, Olena Lavrenyuk, Haraldur Stefansson
Filmcoopi
15.08.2018 au cinéma

[Interview réalisé en collaboration avec Yan Fauchère]