L’actrice et réalisatrice franco-américaine est venue présenter son nouveau film « My Zoe » au public zurichois. Lors de cette Masterclass, Julie Delpy est revenue sur sa carrière, n’hésitant pas à dénoncer le harcèlement et les violences sexistes et sexuelles envers les femmes dans le milieu du cinéma.


L’après-midi du 30 octobre, l’actrice et réalisatrice franco-américaine, Julie Delpy a livré une Masterclass au public du Zurich Film Festival. La parole est à l’audience, le micro se tend vers une femme du dixième rang : « Quel acteur ou quelle actrice vous a le plus inspiré ? », a-t-elle demandé à Julie Delpy. Après une seconde de réflexion, cette dernière répond : « Je dirais Meryl Streep. J’ai récemment appris qu’elle avait perdu l’homme qu’elle aimait au tout début de sa carrière. Je pense qu’elle doit son talent en partie à cette souffrance… ». La voix de Julie Delpy se stoppe net. La quinquagénaire éclate en sanglots, tête dans les mains… Un long silence résonne dans la salle… Ces quelques secondes semblent très longues… L’actrice tente de se reprendre. Avec des trémolos dans la voix, elle ajoute : « Excusez-moi… J’imaginais la souffrance de perdre un être que l’on aime… Quand vous êtes acteur, vous avez tendance à oublier que cela peut arriver dans la vraie vie ». Un sentiment que Julie Delpy a expérimenté dans son dernier film, « My Zoe », où elle incarne une mère divorcée ne veut pas rester impuissance face à la mort de son enfant.

Une culture à la française
La Masterclass a commencé par le commencement, à savoir les débuts de celle qui deviendra plus tard actrice, réalisatrice, compositrice, et même chanteuse sur quelques projets. Julie Delpy naît en 1969 à Paris. Elle grandit dans « une famille pauvre », selon ses propres mots, mais la culture lui est rapidement inculquée par ses parents, tous deux acteurs de théâtre. Un bon moyen pour la jeune Julie d’échapper aux contraintes du quotidien. « Mon père m’emmenait régulièrement au théâtre et très souvent à la Cinémathèque aussi. Nous allions y voir aussi bien des (Ingmar) Bergman que des (John) Cassavetes, des blockbusters comme des films d’auteur, disons plus abstraits, avec des scénarios improbables et parfois très loufoques (rires)« , a-t-elle commencé à plaisanter. Un trait de caractère qui ne l’a pas quittée pendant toute la durée de l’entretien.

Mais les années ont passé. Vivant de l’autre côté de l’Atlantique, Julie Delpy regrette la richesse culturelle de son pays natal, dont elle ne profite plus aussi souvent : « Maintenant que j’habite aux Etats-Unis, le théâtre classique, c’est-à-dire celui de Molière ou Corneille, me manque ». Et même avec la carrière internationale qu’on lui connaît, une angoisse de gamine lui est restée. « J’ai toujours eu peur de me retrouver debout sur une scène, face à du monde. En fait, j’ai peur de me faire pipi dessus depuis l’âge de 5 ans ! (rires). Même là devant vous, j’ai peur, alors que vous avez l’air sympa ! », a lancé Julie Delpy au public zurichois, amusé du comique de l’actrice.

« En France, j’avais rencontré des réalisateurs qui se croyaient tout permis. J’ai déménagé aux Etats-Unis en pensant que tout irait mieux ! Et bien, je me suis trompée ! (rires) »

Avec une carrière internationale, Julie Delpy a marqué les esprits en 1995 avec le film « Before Sunrise », un drame romantique réalisé par Richard Linklater, qui sera suivi de « Before Sunset » (2004) et « Before Midnight » (2013), deux films pour lesquels Julie Delpy intégrera l’équipe des scénaristes, en plus de son apparition à l’écran. Un duo qu’elle a formé avec Ethan Hawke à l’écran comme à la ville : « On a amené du romantisme. L’histoire s’est inspiré de plus en plus de notre propre histoire d’amour. Evidemment, je ne suis pas Céline (le personnage qu’elle incarne dans le film), mais je lui ai donné des parts de moi-même », a détaillé Julie Delpy. Et pourtant, elle a bien failli laisser sa place pour le troisième film de la saga. « J’ai dit que je refusais de reprendre le rôle de Céline si je n’étais pas payée autant qu’Ethan. Alors, l’équipe n’a pas eu le choix ! (rires)« , a-t-elle confié à l’audience. Même si un nouvel opus n’est pas à l’ordre du jour, la quinquagénaire n’est pas contre l’idée : « Nous reviendrons seulement s’il y a quelque chose d’intéressant à raconter sur ce couple, que nous n’avons pas déjà développé dans les précédents volets ».

« Je ne vais pas voir ses films (ceux d’Abdellatif Kechiche). Plusieurs d’entre eux ne sont tout simplement pas regardables quand on imagine les conditions de tournage. Je ne tolère pas cela ! »

Balance ton porc !
Si la Masterclass se voulait davantage centrée sur sa carrière d’actrice et également de réalisatrice, Julie Delpy en a aussi profité pour dénoncer les abus sexistes et sexuels dans le milieu du cinéma. « Oui, il existe des réalisateurs qui font preuve de violence physique et psychologique envers les actrices. Je pense notamment à (Abdellatif) Kechiche. Je ne vais pas voir ses films, car plusieurs d’entre eux ne sont tout simplement pas regardables quand on imagine les conditions de tournage. Je ne tolère pas cela ! », a-t-elle fait référence aux manières douteuses qu’a le réalisateur de traiter ses actrices. Six ans après avoir été primé à Cannes pour « La vie d’Adèle » et la controverse qui a suivi, Abdellatif Kechiche avait encore choqué la Croisette cette année avec le deuxième volet de « Mektoub my Love : intermezzo ». Un cunnilingus d’une durée treize minutes dans les toilettes d’une boîte de nuit avait provoqué un nouveau scandale sur la Croisette, en mai dernier. Sa manière de filmer les corps féminins est qualifiée de provocante. Selon certains, Abdellatif Kechiche tend à objétiser les corps des femmes en s’attardant sur les parties intimes de leur corps.

« Parce que certaines femmes ont accepté, c’est devenu un système. Et aujourd’hui, c’est très difficile de détruire tout un système »

« En France, j’avais rencontré des réalisateurs qui se croyaient tout permis. J’ai déménagé aux Etats-Unis en pensant que tout irait mieux ! Et bien, je me suis trompée ! (rires)« , s’est-elle exclamée en faisant référence au scandale de l’affaire du producteur Weinstein, qui a éclaboussé le milieu du cinéma. Julie Delpy n’a ailleurs pas hésité à prendre le risque de se mettre un grand nom à dos, en lançant un pic à Catherine Deneuve : « Je suis désolée, mais non, ce n’est pas juste du flirt ! Il m’est arrivé de dire « NON » à un homme du milieu. Ce dernier me le fait encore payer aujourd’hui en me faisant passer pour folle aux yeux de la profession », a-t-elle relaté une mauvaise expérience. « Parce que certaines femmes ont accepté, c’est devenu un système. Et aujourd’hui, c’est très difficile de détruire tout un système », a-t-elle déploré, suscitant les applaudissement de la salle du Filmpodium.

Pour elle, la base de la société constitue la source de ces déboires. « Je pense que c’est difficile pour les femmes, car il y a trop de préjugés qui planent sur nous. Il y a comme une crainte que nous, femmes, ne soyons pas capables, pas à la hauteur…, a-t-elle déclaré. J’ai eu de la chance, dans mon éducation, la valeur d’égalité prédominait, alors ce n’est pas toujours facile de comprendre cette société. » Quelques années auparavant, après avoir terminé le film « The Voyager » (1991, Volker Schlöndorff), l’acteur Sam Shepard, qui partageait l’écran avec elle, avait pris le temps de lui lire un de ses premiers scripts. « Il m’a dit : « Julie, tu es jolie, reste jolie ! » Cela m’a tellement blessée. J’étais détruite… », a avoué la quinquagénaire.

« My Zoe » se veut briseur de tabous
Mais si Julie Delpy était de passage à Zurich pour le festival, c’est qu’elle venait y présenter son nouveau film, intitulé « My Zoe », dont la sortie sur les écrans suisses romands n’est en revanche pas encore annoncée. Pour sa septième réalisation, un drame familial, Julie Delpy y incarne également Isabelle, récemment divorcée de son mari, et qui traverse une période difficile. Le combat pour la garde de la jeune Zoe s’éternise. Un matin, c’est le choc, la petite fille ne se réveille pas. Une hémorragie cérébrale survenue dans son sommeil en est la cause. Incapable d’accepter que son enfant puisse décède, Isabelle, qui est scientifique de profession, se met en tête de cloner sa fille.

« A chaque fois, je me promets de faire mon choix entre actrice ou réalisatrice pour mon prochain film, mais je n’arrive jamais à m’y tenir ! »

« My Zoe », un film à travers lequel Julie Delpy tente de briser des tabous, à commencer par celui du divorce. L’actrice l’ayant elle-même expérimenté par le passé, elle dit s’être  inspirée de ses propres angoisses pour le scénario. Un tournage d’autant plus « difficile sur le plan émotionnel », a-t-elle confié. « Quand le divorce devient violent, on perd de vue ce qui est le plus important, à savoir le bien-être de l’enfant. Car l’humain a malheureusement cette capacité à devenir haineux, vicieux, voire même violent dans ce genre de situation. Avec ce film, j’ai voulu montrer aux gens ce qu’ils peuvent devenir et combien cela peut faire peur ». Des arguments qu’elle justifie en s’appuyant sur sa propre expérience de mère : « Ce film est l’allégorie du divorce. Car lorsqu’on divorce, on se voit contraint de partager son enfant avec son ex-conjoint, ce qui par conséquent fait que, malgré vous, vous perdrez un peu votre enfant et votre rôle de parent… J’ai perdu une partie de moi-même quand j’ai divorcé… », a-t-elle ajouté.

Mais Julie Delpy peut toujours compter sur l’univers cinématographique, se plaisant toujours autant à participer au processus de création d’un film. « C’est très difficile d’endosser les deux casquettes sur un même tournage. A chaque fois, je me promets de faire mon choix entre actrice ou réalisatrice pour mon prochain film, mais je n’arrive jamais à m’y tenir ! », a-t-elle conclu sous les applaudissements du public zurichois.

A propos de l'auteur

Amoureux du film « American Gigolo », ses parents la prénomme en hommage à l'actrice Lauren Hutton. Ainsi marquée dans le berceau, plus tard, comment rester indifférente face au 7ème art ? S'enivrant des classiques comme des films d'auteur, cette inconditionnelle de Meryl Streep prolonge sa culture en menant des études universitaires de cinéma. Omniprésent, c'est encore et toujours le cinéma qui l'a guidée vers le journalisme. Preuve indélébile de sa passion, celle qui se rend dans les salles pour s'évader et prolonger ses rêves, ne passe pas un jour sans glisser une réplique de film dans les conversations. Et à tous ceux qui n'épellent pas son prénom correctement ou qui le prononcent au masculin, la Vaudoise leur répond fièrement, non sans une pointe de revanche : « L-A-U-R-E-N, comme Lauren Bacall ! ». Ça fait classe ! ;)

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