Premier long-métrage de Xavier Legrand, « Jusqu’à la garde » surprend par l’originalité de sa mise en scène qui plonge le spectateur dans une incapacité de jugement. Lion d’argent à la Mostra de Venise, le film est une réussite.


Une audience d’un couple devant une juge où il est question de la garde des enfants. La mère est retournée chez ses parents, loin du domicile conjugal. Le père les a suivis pour rester près de ses enfants. Alors que bon nombre de productions classiques ou contemporaines posent d’emblée le cadre, « Jusqu’à la garde » réserve une scène d’ouverture volontairement peu instructive. De la vie d’avant nous ne saurons rien. Le film couvre, comme l’indique le titre, les quelques week-ends où le père a la charge de son fils avant l’entrée effective de la garde alternée. Ces moments de tensions où les rapports d’un père avec son fils, seul lien dans une famille qui se déchire en deux, ne tiennent à rien : un mot mal choisi, une pensée non retenue, un geste brusque mal interprété. À tout moment, l’histoire semble osciller entre le basculement dans une violence crue et celui d’une joie retrouvée. Cette hésitation permanente porte haut le film et maintient le spectateur en état d’incertitude, quelque part entre la crispation et le soulagement.

Cette économie d’informations constitue un des grandes forces du film. Impossible alors de juger, de prendre parti avant que l’histoire ne se dévoile sous nos yeux. Ce que l’on envisage comme étant le début d’une reconquête, celle du lien entre un père et son fils, voire entre le père et la mère, étonne par l’originalité de son tissu narratif. Pour qui notre cœur balance-t-il ? pour le père (Denis Ménochet, gueule à la Robert Mitchum) qui est de bonne foi et ne mérite pas d’être éloigné de ses enfants ? pour la mère (la brillante Léa Drucker) qui est la victime d’un mari violent ? En brouillant ainsi les pistes Xavier Legrand ne donne aucune clef permettant d’interpréter le film dans l’une ou l’autre direction. Jusqu’à la dernière scène, véritable paroxysme, le film se joue de nos tentatives d’interprétation, de nos pressentiments, de nos « j’en étais sûr ». Il renverse ainsi notre désir d’omniscience autant qu’il réfrène notre empressement à juger et prendre parti.

Le film ne s’accommode pas de ce seul mérite et pousse son caractère épuré jusque dans son esthétisme. Privilégiant les plans longs, Xavier Legrand permet à ses acteurs d’occuper l’espace et de créer par leur présence une tension qui va crescendo. C’est par l’image et le mot, le film s’interdisant toute musique, que la crise couve.

Xavier Legrand, qui signe également le scénario, a reçu le lion d’argent du meilleur réalisateur à la Mostra de Venise en septembre dernier. Son précédent film, le court métrage « Avant que de tout perdre », avait déjà fait grand bruit. Avec déjà, le même duo d’acteurs.

Jusqu’à la Garde
FR   –   2017   –   93 Min.   –   Drama
Réalisateur: Xavier Legrand
Acteur: Denis Ménochet, Léa Drucker, Thomas Gioria, Mathilde Auneveux, Mathieu Saikaly, Florence Janas
Agora Films
21.02.2018 au cinéma

"Jusqu’à la garde" : Premier long-métrage de Xavier Legrand
4.0Note Finale