Si vous pouviez choisir de vivre ou revivre une époque le temps d’une soirée, vous choisiriez laquelle ? Pour Victor, la « belle époque », c’est la rencontre avec sa femme, le 16 mai 1974. Ce jour où elle est entrée dans ce café-restaurant parisien et s’est attablée près de lui…


« Ah la la… C’était la belle époque ! » C’est souvent ce qui nous vient à l’esprit et que l’on exprime en soupirant au moment de se remémorer des souvenirs en famille ou entre amis, autour d’un verre. Se marrer en consultant cet album de photos que nous n’avions pas ouvert depuis des lustres, mais qui témoigne de la personne que l’on était, de ceux qui nous entouraient, de ce en quoi l’on croyait, des rêves et projets que l’on avait, et puis des années qui ont filé… Se souvenir d’un temps révolu, rien qu’en prêtant attention à l’affreuse coupe de cheveux de ce pote avec lequel on a fait les 400 coups et qui est toujours resté cet ami proche, à qui il est bon de se confier… Cette « belle époque » dont tout le monde parle, tout le monde semble la connaître. Tout le monde s’y sent proche et surtout très attaché. Et pourtant chacun a la sienne. Elle incarne la nostalgie de ces bons moments passés, que l’on essaie de faire revivre en y repensant. Ces moments qui nous semblent tristement lointains. Mais ces souvenirs face auxquels on demeure toujours reconnaissants. Reconnaissants d’avoir pu vivre ces riches instants aujourd’hui regrettés. C’est à partir de ce sentiment des plus universels que Nicolas Bedos dresse sa nouvelle œuvre cinématographique.

Si vous aviez le pouvoir de revivre votre belle époque, ne serait-ce que pour un instant, laquelle choisirez-vous ? Revivre la naissance de votre enfant ? Retrouver votre amour de jeunesse ? Ou souhaiteriez-vous peut-être vous plonger dans le siècle des Lumières ? Vire la prise de la Bastille ? Partager un verre de rhum avec Ernest Hemingway, qui vous confierait ces états d’âme d’écrivain ? S’attabler dans un de ces grands dîners organisés par Louis XIV ? Lorsqu’on pose la question à Victor (Daniel Auteuil), celui-ci lance ironiquement : « La Préhistoire ! Je couchais encore avec ma femme… ». Victor, sexagénaire, vit dans ses regrets. Dessinateur dont la carrière n’a jamais vraiment décollé, il est aujourd’hui insatisfait, irrité, bougon de n’avoir pas pu réaliser tous ses rêves de gamin. Perdu dans son quotidien, il ne trouve plus le sens de sa vie.

Il se trouve qu’Antoine (Guillaume Canet) a le pouvoir de faire revivre le passé aux clients qui le désirent. Grâce à des studios de cinéma et une équipe de choc à sa disposition, celui-ci reconstitue les belles époques. Victor est invité à remonter le temps pour tenter l’expérience. Ce dernier choisit de se replonger dans le Paris des années 70, pour y revivre la rencontre avec Marianne (Fanny Ardant), sa femme. Actrice fétiche d’Antoine (et bien plus que ça même !), c’est Margot (Doria Tiller) qui se glisse dans la peau de Marianne jeune. De là, s’installe un jeu d’ordre métafilmique que métaphysique. Deux histoires d’amour s’entremêlent au fil du temps, chacune ayant besoin de l’autre pour évoluer. Chacune ravivant la flamme de l’autre. Et lorsque l’on décide de reconstituer le passé, tombe-t-on à nouveau sous le charme de ce dernier ou sommes-nous justement conquis parce qu’il s’agit de sa reconstitution ? Car on ne revit pas la réalité, mais une représentation de cette dernière.

Commence le jeu de l’observateur observé. J’observe, tout en étant moi-même observé. Les différentes couches métafilmiques rendent le spectateur omniscient la plupart du temps, et puis dépourvu aussi sur la fin. Quand Pierre Arditi vient interpréter son propre rôle d’acteur au milieu de cette machinerie – clin d’oeil et auto-dérision -, le spectateur en vient à se demander quelle en est la part de la réalité, par opposition l’imaginé ou l’imaginaire. Car tout ne peut pas s’écrire. Tout ne peut pas être dit.

Des coulisses, l’oeil presque voyeur, on observe ce qui est joué, minutieusement travaillé. On assiste à l’histoire de Victor, au film de sa vie. Et le voyeurisme est l’une des composantes majeure de cette mascarade. Car Nicolas Bedos, réalisateur et également scénariste de « La Belle Epoque », ne lésine effectivement pas sur la dimension psychanalytique. Complexe d’Oedipe, fantasmes à observer les sentiments et pulsions de l’autre, à prendre sa place même, tout y passe ! Certains se plairont à compter les références cinématographiques.

Avec cette histoire bien construite et bien écrite, Nicolas Bedos livre une comédie bourrée de poésie et ouvre la voie de l’imagination. Ne serait-ce que par ces formidables décors qui pourraient être le point de départ d’un nombre incalculable de films. Pour cette deuxième réalisation après « Monsieur et Madame Adelman » (2017), Bedos s’entoure d’acteurs confirmés comme Daniel Auteuil, Guillaume Canet ou encore Fanny Ardant. Il retrouve également sa muse au cinéma et sa compagne à la ville, l’actrice Doria Tillier. Espérons que le cliché de la belle et jeune actrice qui couche avec le metteur en scène, tout en se faisant malmener sur le plateau, ne soit pas une métaphore de leur propre histoire d’amour…

La belle époque
FR   –   2019   –   110 Min.   –   Comedie
Réalisateur: Nicolas Bedos
Acteur: Daniel Auteuil, Guillaume Canet, Doria Tillier, Fanny Ardant, Pierre Arditi, Denis Podalydès, Michaël Cohen, Jeanne Arènes, Bertrand Poncet
Pathé Films
06.11.2019 au cinéma

"La Belle Epoque" : Nicolas Bedos fait (re)vivre le passé avec poésie
5.0Note Finale

A propos de l'auteur

Amoureux du film « American Gigolo », ses parents la prénomme en hommage à l'actrice Lauren Hutton. Ainsi marquée dans le berceau, plus tard, comment rester indifférente face au 7ème art ? S'enivrant des classiques comme des films d'auteur, cette inconditionnelle de Meryl Streep prolonge sa culture en menant des études universitaires de cinéma. Omniprésent, c'est encore et toujours le cinéma qui l'a guidée vers le journalisme. Preuve indélébile de sa passion, celle qui se rend dans les salles pour s'évader et prolonger ses rêves, ne passe pas un jour sans glisser une réplique de film dans les conversations. Et à tous ceux qui n'épellent pas son prénom correctement ou qui le prononcent au masculin, la Vaudoise leur répond fièrement, non sans une pointe de revanche : « L-A-U-R-E-N, comme Lauren Bacall ! ». Ça fait classe ! ;)

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