Pour son nouveau long-métrage de fiction après un détour très remarqué par le cinéma documentaire avec La cour de Babel et Dernières nouvelles du cosmos, Julie Bertucelli s’offre un grandiose trio d’actrices – Deneuve, Mastroianni, Taglioni – qu’elle envoie malheureusement se perdre dans une comédie dramatique grandiloquente.


Dans un petit village de la province française, Claire Darling se réveille un matin, persuadée de vivre la dernière journée de sa vie. Elle décide alors – c’est la dernière folie du titre – de vider entièrement sa maison et de vendre tous ses objets lors d’un immense vide-grenier. Sa fille, partie depuis une vingtaine d’années et prévenue que sa mère commence à perdre la tête, décide de revenir dans le village de son enfance. Entre retrouvailles et non-dits, le film s’attèle alors à décrire la résurgence, au contact des objets de leur vie, du passé enfoui, trouble et fragmenté des deux femmes.

S’il est une chose à saluer dans la démarche de Julie Bertucelli, c’est son ambition baroque et son envie débordante de créer un univers visuel fort, foisonnant de détail. Les objets sont ici au cœur de l’œuvre et leur rôle de contenant à souvenir n’empêche pas le film de développer un certain goût pour leur matérialité, des ciselures des bijoux aux rouages des automates que Claire collectionne en passant par les pages poussiéreuses des vieux ouvrages. Le vide-grenier peut donc opérer, pour la vieille femme, comme un système de transition spirituel autant que physique puisqu’il ne s’agit de rien d’autre que d’exposer au grand jour ses trophées et ses démons avant de s’en débarrasser. Malheureusement, de bonnes intentions ne suffisent pas à faire un film et l’ensemble se désagrège sous nos yeux à mesure que l’histoire familiale s’y recompose.

Premièrement, le dispositif narratif du film, qui consiste à croiser deux époques différentes – par exemple, Claire se voyant elle-même 30 ans plus tôt – dans un même espace visuel, est épuisé avant même la fin du premier souvenir. D’une part, ce mode de narration instaure une systématique qui force le film à inventer des dizaines de points de contact entre passé et présent, jusqu’à l’artificiel. D’autre part, il abolit tout le potentiel matériel des objets, puisqu’au lieu de plonger dans le passé par leur biais, les souvenirs sont convoqués par la vue, reléguant les personnages du présent au rang de spectateur de leur passé et rejetant le spectateur hors du film. Il y a donc un recul et une mécanique bien trop évidents pour un film qui prétendait déterrer les chimères familiales et s’enfoncer dans l’évanescence de la mémoire.

Ensuite, le film échoue à donner corps aux terribles évènements passés qui se reconstituent sous nos yeux. Par sa structure, certes, mais également par le grand écart qu’il fait entre un monde visuel d’enluminures et la gravité trop sèche du passé qu’il ressasse, La dernière folie de Claire Darling ne parvient jamais à rendre crédible ses malheurs, quand bien même le film s’évertue par moments à nous hurler sa tristesse. Force est de constater que cette dernière folie cède à l’impudeur du drame sans atteindre la puissance de la tragédie.

Enfin, l’imaginaire qui constitue la toile de fond du film est débordant de références visuelles et de thématiques jusqu’à l’écœurement. Entre autres, nous retrouvons les questions du deuil, du pardon, de la mémoire, de la foi, de la rédemption, du rôle de Dieu, de la culpabilité ainsi que les imageries respectives des jouets, des hallucinations, du cirque, de la fête foraine, de l’aviation ou encore de l’exorcisme. Pour satisfaire un ludisme exacerbé mais bien trop sérieux, Bertucelli sacrifie toute modération et ce petit carnaval finit par virer à la boursouflure ; n’est pas Fellini qui veut. Le long-métrage souffre donc d’une telle accumulation visuelle et conceptuelle que tout finit par s’annuler dans un dernier feu d’artifice final qui en dit long aussi bien sur la beauté parfois fulgurante du film que sur son attitude poseuse qui finit par imploser sous l’excès avant de retomber en une pluie de cendres froides.

Nous aurions largement préféré contempler l’infime des objets et l’intime de la relation mère-fille plus en détail plutôt que d’assister à cette vaine démonstration de force.

La Dernière folie de Claire Darling
FR   –   2018   –   Drama
Réalisateur: Julie Bertuccelli
Acteur: Catherine Deneuve, Chiara Mastroianni, Alice Taglioni, Olivier Rabourdin, Samir Guesmi, Johan Leysen, Laure Calamy, Michèle Clément
Frenetic
06.02.2019 au cinéma

"La dernière folie de Claire Darling" : vaine démonstration de force
2.0Note Finale