« Jeune femme », premier film de Léonor Serraille est l’occasion de rencontrer la réalisatrice qui raconte son premier film, très travaillé et très personnel.


Vous signez le scénario de votre film. D’où vous est venue l’idée de cette histoire ? Est-elle personnelle, un peu, beaucoup ou au contraire pas du tout ?
J’ai surtout puisé dans la matière personnelle. Il y a beaucoup de points communs avec des expériences que j’ai vécues lorsque je suis arrivée à Paris, à 18 ans. J’ai fait plein de choses variées parallèlement à mes études, pour les payer. Comme Paula (ndlr le personnage principal, interprété par Laetitia Dosch), j’ai vraiment travaillé dans un bar à culottes. C’est donc un peu autobiographique. Mais certains éléments sont complètement inventés, comme la rupture ou la relation avec la mère. J’avais surtout besoin de retraverser des épisodes de boulots dans Paris avec quelqu’un différent de moi.

Qui sont les personnages par rapport à vous ?
Paula est presque mon contraire. Elle va parler sans problème dans le métro alors que moi, je ne sais pas faire ça, je suis très timide. J’ai également fait des rencontres qui ont inspiré les personnages secondaires. Par exemple un vigile dans un cinéma qui était surdiplômé, je trouvais qu’il avait une classe, une dignité.

Un film important dans l’histoire du cinéma suisse partage quelques similitudes avec le vôtre : « La Salamandre » d’Alain Tanner, avec Bulle Ogier dans le rôle-titre…
J’ai adoré ce film. Je ne l’ai vu qu’une fois, il y a 12 ans. C’est marrant, je me disais avant de venir ici, que si on me demandait de parler de films suisses, je mentionnerais « La Salamandre ». Il m’a marqué énormément. L’actrice, mais aussi les hommes sont fabuleux. Je ne sais pas dans quelle mesure, il m’a inspiré, mais il m’a impressionnée.

Par moment, le film semble porté par l’improvisation des acteurs. Or il est très écrit. Quelle marge avez-vous laissé aux comédiens ?
Les seuls moments où il y a eu de la « vraie » impro sont les scènes avec la petite fille. Je ne pouvais pas lui demander de réciter son texte. L’improvisation arrive aussi dans des moments de dispute, car le scénario n’inclue pas tout. Mais globalement, il n’y a pas eu vraiment d’improvisation.

Même lors du monologue qui ouvre le film ?
Oui, c’est tout à fait écrit. Par contre, c’est coupé, c’était plus long dans le scénario initial.

L’identité est un thème central du film. Paula est déboussolée, on la cherche, elle se cherche et se fait passer pour une autre. Ses yeux bicolores apparaissent comme un symbole…
C’est drôle, je n’avais pas pensé à cela. Les yeux vairons sont plutôt un choix esthétique, je trouvais cela très beau. Cela lui donne un côté animal, ce qui renforce la dimension de d’égarement dans la ville, je trouve. Le symbole qui a été voulu est celui du manteau qu’elle vole au début du film. Quelque part, en enfilant ce vêtement, elle endosse une identité. Cela correspond à ce qui se passe dans le film, Paula plonge dans différentes identités.

Dans cette quête, Paula ne peut pas compter sur son cercle intime. Les réponses proviennent des rencontres.
J’aimais bien l’idée que la sécurité ou le bien-être puissent arriver par le total inconnu. On pense que ce sont les gens proches de nous, ceux qui nous connaissent le mieux, qui vont nous faire du bien. Alors que parfois, c’est des inconnus que l’on rencontre au hasard qui nous diront les mots justes, qui nous comprendront et nous aimeront. Je trouve cela génial et en même temps un peu flippant. Je crois que l’inconnu n’est pas synonyme de danger, il y a parfois du réconfort, de la surprise.

D’ailleurs, Ousmane et Yoki, les inconnus que Paula rencontre, sont de bon conseil.
Oui, car en plus, ils sont marqués par une certaine solitude. Comme Paula, ces personnages sont solitaires, mais aussi solidaires. Ces rencontres lui donnent du vent dans les ailes.

Certaines scènes se font écho. La violence et l’artificialité du compagnon qui invite Paula dans un restaurant cossu contrastent avec l’intimité et la simplicité de la cuisine d’Ousmane où Paula s’invite à dîner.
Oui, j’ai construit les deux personnages masculins en contraste total. Ousmane a quelque chose de sage, de bienveillant. Il ne cherche pas forcément à bien faire, mais il est disponible et généreux pour Paula. Alors que Joachim est profondément égoïste, il est amoureux de sa propre image. Mais peut-être qu’il a des raisons aussi, Paula est parfois très chiante, quand même (rires).

Ces contrastes se retrouvent dans leurs milieux sociaux entre lesquels Paula navigue.
J’avais envie que le personnage rencontre des gens, de la faire voyager dans Paris dans des univers différents. Le travail, la banlieue chez Ousmane, un hôtel, je voulais que cela soit éclaté. Je désirais inscrire mon film dans un Paris concret, pas celui du tourisme. Une envie de faire une cartographie de Paris à travers le personnage de Paula.

Je ne vais pas vous enfermer en vous questionnant sur des références cinématographiques, suisses par exemple, alors quels sont les films qui vous ont marqué ?
Les films de Mankiewicz, de Max Ophüls. Tous les films avec Danielle Darieux. Et puis, les films de Godard, alors que ceux de Truffaut pas du tout. Mais surtout, tous les films de Cassavetes. Ce sont les seuls que je peux revoir quinze fois et, rien à faire, les émotions sont toujours aussi fortes. Pour moi, c’est le numéro un.

Jeune femme
FR-BL  –   2017   –   97 Min.   –   Drama
Réalisateur: Léonor Serraille
Acteur: Laetitia Dosch, Grégoire Monsaingeon, Souleymane Seye Ndiaye
Cineworx
06.12.2017 au cinéma

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