Lors du 8ème Festival cinémas d’Afrique de Lausanne, Daily Movies a eu le plaisir d’interviewer le talentueux Tchadien MAHAMAT SALEH HAROUN, qui y présentait sa dernière réalisation, « Grigris », sélectionné au dernier festival de Cannes. Le film relate l’histoire d’un jeune homme handicapé de la jambe gauche et pourtant danseur reconnu dans son quartier.

Son destin s’obscurcit lorsqu’il apprend que son beau-père est entre la vie et la mort. Pour payer ses soins il se lance alors dans le trafic illégal d’essence. Lors de sa mésaventure, Grigris s’éprend d’une jeune prostituée, Mimi, qui devient très vite son plus solide soutien.

– Pouvez-vous nous expliquer comment s’est passée la rencontre avec le rôle principal Souleymane Démé ?
– J’ai rencontré Souleymane Démé en 2011 au cours d’un spectacle de danse à Ouagadougou pendant le FESPACO (Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou). Je l’ai vu sur scène et sa manière de se mouvoir était tellement extraordinaire que j’ai été de suite séduit par lui. Il avait les cheveux teints en blond et il volait la vedette à toute la troupe parce qu’il était unique. J’avais un scénario dont je n’étais pas complètement content et quand je l’ai vu, ça a été la porte qui m’a amené vers un ailleurs. Mon scénario a été réécrit en tenant compte de cette rencontre avec Souleymane.

– Pourquoi avoir choisi ce nom «Grigris» et que signifie-t-il pour vous dans le contexte du film?
– Grigris est un nom porte-bonheur. C’est quelqu’un qui ne peut vous apporter que du bien mais c’est aussi quelqu’un que tout le monde veut protéger. D’ailleurs le rapport que Moussa (un trafiquant d’essence dans le film) a avec Grigris est en rapport avec cela. Il n’arrive jamais à être aussi méchant qu’il le voudrait avec lui.

GrisGris de Mahamat Saleh Haroun

GrisGris de Mahamat Saleh Haroun

– Vous reprenez quelques codes du film noir sans y coller totalement…
– En effet je n’y colle pas et je mêle même plusieurs genres. Le film noir c’est ce film de gangster, de contrebandier ici en l’occurrence, mais je voulais y injecter du drame social et montrer comment le rêve artistique de Grigris de devenir danseur se brise sur les réalités que sont, le trafic d’essence et l’absence de sécurité sociale, parce qu’il faut soigner le beau-père. Je voulais dresser le portrait réel de ce danseur dans un univers où l’adversité est telle qu’il n’arrive pas à s’épanouir totalement.

– Dans votre film il y a des silences là où on attendrait parfois du dialogue. Loin d’être des vides, quelle est votre intention à cet égard ?
– Oui, dans tous mes films le silence occupe une place très importante. On est dans un monde où souvent le bavardage sert à meubler. Je conçois mes films un peu comme des partitions de musique, où les silences sont importants. S’il n’y a pas de silences, il n’y a pas de musicalité, de rythme. Aujourd’hui à la vitesse à laquelle on va, on pense que le silence ne peut pas exister. Dans mes films, je conçois le silence comme étant le lieu du non-dit. Contrairement à ce qu’on a dit, l’Afrique n’est pas le continent de la parole mais plutôt du non-dit, où le silence lui-même apporte une réponse.

– La danse tient une part importante dans le film. Elle est à la fois un divertissement, une véritable discipline mais aussi un outil de séduction. Comment avez-vous transmis à Souleymane Démé l’intention que vous recherchiez dans ces scènes ?
– C’est très simple, je lui donnais juste un mot et sur ce mot il arrivait à créer quelque chose. Toutes les scènes de danse du film sont des improvisations immédiates faites devant la caméra. Par exemple, Souleymane m’a lui-même demandé de tourner la séquence du rêve où il danse torse nu sur les toits. Puis il m’a expliqué qu’il s’était souvenu de son enfance, période durant laquelle il avait honte de sa jambe et ne pouvait pas s’offrir une simple chemise. Il s’est donc réapproprié sa propre mémoire d’enfant pour transmettre une émotion qui est palpable dans la séquence.

GrisGris de Mahamat Saleh Haroun

GrisGris de Mahamat Saleh Haroun

– Les deux personnages principaux sont socialement marginalisés. Grigris de par son handicap et Mimi (Anaïs Monory) par son activité de prostituée. Vous vouliez montrer que les barrières peuvent se transformer en ponts, entre eux deux, mais aussi entre eux et la société?
– Oui absolument. Il y a toujours des challenges qui sont proprement cinématographiques. Ici par exemple, comment à travers cette fiction, même si elle a un côté documentaire, créer un couple mythique de cinéma. Grigris et Mimi se rencontrent car ils sont tous les deux dans la nuit, une nuit qui est synonyme de marge car c’est un lieu de transgression où on peut s’affranchir de toutes les contraintes, de toutes les traditions.

Dans cet espace se rencontre ceux qui sont un peu rebelles ou exclus. Fatalement, ils finissent par se rencontrer, se reconnaître et finalement par s’aimer. Quand je vois leur photo sur papier, je me dis que c’est un couple de cinéma. Ce qui restera du film c’est aussi ce couple Anaïs Monory/Souleymane Démé.

– Moussa (Cyril Guei), à l’inverse de Grigris ne voit pas la similitude, qu’il peut y avoir entre sa vie et celle de Mimi. Finalement, ils sont tous deux dans la transgression pour survivre.

– Il ne voit pas cette similitude et il est même jaloux de Grigris. Moussa lorgne sur cette fille mais il n’ose pas aller plus loin avec elle, tout gangster qu’il est. Il a aussi une pression sociale qui fait qu’une prostituée, surtout une bâtarde dont le père est inconnu, n’est pas une fille pour lui. Grigris quant à lui est beaucoup plus courageux et surtout plus libre.

– Grigris allie plusieurs activités, allant même jusqu’à l’illégalité pour faire vivre les siens. Ces mondes sous- terrains que vous filmez sont-ils une richesse pour l’Afrique malgré la dureté et les risques qui s’y cachent ? On parle souvent de « débrouille », mais ne sont-elles pas organisées, inventives, créatrices ?
– Elles sont inventives, créatrices, même créatives, et elles sont porteuses de rêves. Je connais pas mal de jeunes qui ont des projets mais n’arrivent pas à les réaliser parce qu’ils viennent se briser sur quelque chose. Heureusement, il y a cette énergie positive qui leur permet d’avancer malgré les problèmes qu’ils rencontrent. Je raconte l’histoire de gens souvent marginaux mais libres parce qu’ils sont debout. Etre debout, c’est être digne.

– On voit également que beaucoup de responsabilités pèsent sur les épaules du jeune homme, dont la vie de son père de substitution.

– Je suis moi-même l’aîné d’une famille. Le droit d’aînesse fait de vous pendant longtemps une sorte de mineur tout en ayant beaucoup de devoirs. Parce que la tradition l’impose et que les parents se reposent sur vous, vous avez une certaine responsabilité vis-à-vis de votre famille. Grigris, étant enfant unique, est dans l’obligation de subvenir aux besoins de son père.

GrisGris de Mahamat Saleh Haroun

GrisGris de Mahamat Saleh Haroun

– Dans le film, il y a une scène très drôle où Grigris, allongé dans son lit, crie tout haut sa prière et tente ainsi de faire croire à sa mère qu’il effectue son devoir. Aujourd’hui la jeunesse tchadienne veut-elle s’affranchir de certaines traditions qu’elle trouve parfois un peu rigoristes ?
– Je ne sais pas si la jeunesse doit s’affranchir de cela, mais dans tous les cas Grigris est quelqu’un qui suit sa voie et est en accord avec lui-même. Il a la foi contrairement à quelqu’un qui serait du côté du rituel. Grigris ne ment pas, mais pour être respectueux envers sa mère il invente cette mascarade pour lui faire croire qu’il fait ce qu’elle veut.

– Sans trop en révéler, la parade que trouvent les deux protagonistes pour finalement être heureux n’est-elle pas un pied de nez à cette société qui les exclut et les agresse ?
– Oui l’histoire du film c’est aussi comment pour être heureux il faut se bâtir sa propre place, son espace et ils parviennent à le trouver. Un lieu où l’on ne vous juge plus. Le couple ici n’est pas seulement cinématographique mais aussi révolutionnaire car il prône un changement, une rupture.

– L’année passée, un autre film a fait sensation au festival cinémas d’Afrique, « Viva Riva », qui alliait aussi crime, amour et interdits. Au-delà des préoccupations historiques et sociales n’y a-t-il pas chez les réalisateurs contemporains africains un profond désir de divertir ?
– Le cinéma est un spectacle. Le réalisateur Abbas Kiarostami compare un film à un match de foot qui ne doit pas dépasser 90 minutes. C’est avant tout un divertissement. L’idéal bien sûr serait d’allier les deux, de divertir et en même temps de faire réfléchir.

– Qu’est-ce que vous voudriez voir davantage dans les films issus du continent africain ?
– Plus de regards neufs, des visions. En fait, plus de personnalité. Ce sont les personnalités qui impriment leurs marques aux films.

– Votre film est présenté ici à Lausanne dans le cadre du festival Cinémas d’Afrique où les œuvres cinématographiques du continent sont mises à l’honneur. Ce n’est pas souvent le cas dans les festivals internationaux. Quels sont pour vous les facteurs qui permettraient que cela change ?
– Il est nécessaire de produire beaucoup plus, mais avant de pouvoir le faire il faut pouvoir être financé, or, dans la majorité des pays africains, on ne finance pas le cinéma. Il faut inventer notre propre économie et cela suppose de trouver des financements sur place. Il faut aussi se projeter en avant. Je pense que les cinéastes africains peuvent se permettre de viser haut.

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