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23 janvier 2021

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« Mank » : Les trois vœux du génie

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Une écriture au cordeau, une interprétation brillante et une mise en scène parfaite.


Accaparé par la production et la réalisation de plusieurs épisodes de deux séries d’envergure pour la plateforme Netflix (« House of Cards » et surtout « Mindhunter »), David Fincher n’a plus réalisé pour le grand écran depuis « Gone Girl » en 2014.

Lessivé par les années de travail passées sur les deux premières saisons de « Mindhunter » en tant que directeur en chef alors qu’il ne devait, au départ, ne donner que le ton et la direction de la série, le cinéaste ne se voit pas rempiler pour un troisième tour. Sous contrat d’exclusivité avec la firme au N rouge pour encore cinq ans, il ne peut pas non plus lâcher l’affaire et partir tranquille développer de nouveaux projets avec d’autres investisseurs. Sans trop y croire, il propose alors un scénario écrit par son père avant sa mort en 2003. Un projet qu’il rêvait de concrétiser depuis plusieurs années, mis sur les rails en 1997 par « Polygram » après la sortie de « The Game », envisagé comme un gros produit d’art et d’essai indépendant, puis finalement abandonné par le studio qui ne voyait pas à qui le sujet pouvait bien s’adresser… Heureusement, Netflix ne semble pas s’être posé la question et David Fincher, tout en s’étant assuré la grande liberté de manœuvre qu’il affectionne tant depuis le douloureux « ALIEN », commence la production d’un de ses longs-métrages les plus personnels depuis « Zodiac ».

Ainsi naît « Mank » ou le récit des origines troubles et de l’écriture mouvementée d’un des scénarios les plus adulés de l’histoire du cinéma. A savoir, le scripte du non moins vénéré « Citizen Kane » de Orson Welles, écrit dans la douleur par Herman J. Mankiewicz. « Mank » pour les intimes. Ce drôle d’oiseau, jamais aussi habile de ses mots qu’avec un 0.5 pour mille bien tassé et brillamment interprété par Gary Oldman, est évidemment au centre du récit. Surtout, le personnage donne au réalisateur le parfait prétexte pour dépeindre le Hollywood des années trente et quarante tout en livrant une expérience esthétique presque hors du temps… Hors des modes en tout cas, mais en phase avec son époque, utilisant les outils modernes pour faire revivre le passé. Comme le montre très bien l’improbable mais excellente bande sonore d’Atticus Ross et Trent Reznor (NIИ).

Qui aurait prédit que les deux papes du rock industriel accoucheraient un jour d’une partition en mode jazz des années folles ? Sur le fond, « Mank » commente également, malgré son ancrage fétichiste dans le passé (noir-blanc, son mono, musique ad-hoc…), le présent et les rapports ambiguës entre le monde du divertissement et celui de la politique.

Maintenant, un peu à la manière du film, fait de parenthèses et de flash-backs explicitant les événements en cours, il convient de remettre les choses dans leur contexte. Contexte qu’il est d’ailleurs préférable de connaître pour apprécier « Mank » à sa juste valeur. Car si le film est bourré d’astuces pour présenter les personnages, comprendre leur position ou leur influence, David Fincher ne prend pas pour autant son spectateur par la main et préfère se fier aux connaissances cinéphiliques et historiques de son public.

« Mank » est de toute manière si riche au niveau de la forme, si subtil et virtuose dans ses dialogues autant que vertigineux dans son propos, qu’une seule vision ne peut pas suffire à en saisir toute l’ampleur. (Ce qui, soit dit en passant, le place un peu au dessus de toutes ces impostures considérées par certains comme des chefs-d’œuvre mais qu’au final, personne n’a envie de voir deux fois…).

Petit rappel donc.
En 1939, Orson Welles n’a que 24 ans, une petite troupe de théâtre nommée « The Mercury Theatre » et une arrogance qui passe vite pour un indice de génie. Il n’a encore réalisé aucun film mais vient de faire sensation avec sa version radiophonique de « La Guerre Des Mondes », de son homonyme H.G. Wells. Pour faire simple, il annonce une invasion extra-terrestre à la radio et tout le monde y croit… Propulsé petit prodige touche-à-tout (et prêt-à-tout…), il est remarqué par les new-yorkais de la RKO qui lui proposent carte blanche pour un film de son choix, espérant ainsi écraser la suprématie hollywoodienne dans le monde du cinéma.

Orson Welles, ne se faisant pas prier, transmet ses pleins-pouvoirs à son scénaristes Herman J. Mankiewicz, lequel, n’osant même pas espérer avoir son nom au générique, balance sur ses proches, éclabousse l’Hollywood d’antan tout en espérant finalement, y trouver sa propre renommée. Et ainsi nait « Citizen Kane », ou le portrait, au vitriol et à peine déguisé, d’un tout puissant magnat de la presse sévissant sur la côte ouest : William Randolph Hearst.

David Fincher raconte tout cela avec une fluidité hallucinante, sans emphase, sans pathos et en restant très proche de ses protagonistes. Il expose leur psychologie et ne s’étonne jamais de leur malice ou de leur perfidie. Il dirige ses acteurs comme il scelle ses cadres, avec précision. On l’a dit, Gary Oldman est exceptionnel, maîtrise l’espièglerie et le jeu de l’ivresse comme personne mais il ne peut faire oublier Amanda Seyfried, dans un rôle secondaire mais pour une fois bien adulte. En deux ou trois scènes, elle vole la vedette à tout le monde et réussit, par son regard et ses grands yeux, à refléter autant la détresse que l’amour d’une femme en désaccord avec son époux et son époque. Filmée comme la Marion Davies de l’époque par l’excellent directeur de la photographie Eric Messerschmidt, mise en image dans des décors et des costumes fabuleux, elle est, avec toutes les autres protagonistes féminines du film, la veine la plus touchante et le cœur même du récit. Celle qui aurait pu faire que jamais Citizen Kane n’existe…

« Mank » est donc bel et bien un film à part. Un chef d’œuvre qui nous reviendrait d’antan mais qui s’adapte très bien à notre époque.

Mank
USA – 2020 – Drame
De David Fincher
Avec Gary Oldman, Amanda Seyfried, Lily Collins, Arliss Howard, Tom Pelphrey, Sam Troughton, Ferdinand Kingsley, Tuppence Middleton, Tom Burke, Charles Dance
04.12.2020 sur Netflix



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