Milagros Mumenthaler a mis beaucoup d’elle-même dans ce film sur l’absence, qui résonne avec les évènements tragiques de la dicature argentine, comme elle nous le dévoile dans cette interview.

Dans votre nouveau long-métrage, « La idea de un lago », vous explorez encore une fois le thème de l’absence. Qu’est-ce qui vous attire dans ce sujet et vous pousse à en parler ?
J’ai fait un premier film qui était parti d’un autre : « Route One », un documentaire de Robert Kramer. Il y a quelque chose qui m’a beaucoup inspirée dans ce film et qui m’a fait voir le cinéma d’une autre manière : comment la caméra peut faire ressentir une absence. Ça m’a fait comme un déclic. Bien entendu, j’ai fait une fiction qui semble n’avoir absolument rien à voir avec « Route One ». Mais il a vraiment été mon point de départ pour travailler la manière dont émotionnellement une caméra peut donner ce sentiment d’absence. Concernant « La idea de un lago », j’étais en train de faire les répétitions sur mon premier film, quand je suis tombée sur ce petit livre de poèmes et de photos de Guadelupe Gaona et j’ai tout de suite eu des images très fortes qui me sont venues en tête. Évidemment il était question d’une thématique qui me sensibilisait déjà, comme les disparus en Argentine pendant la dictature, mes propres parents étant des réfugiés politiques. Ce qui m’a touchée justement c’est qu’elle ne parle pas des faits politiques et historiques. Elle parle plus de l’intime et c’est ce qui m’intéresse : rentrer dans cette sphère de l’intime et réfléchir à comment la représenter et non pas tant de raconter une grande histoire. Et je pense que ce sera le point commun de tous les éléments de ma cinématographie. Dans « La idea de un lago », la représentation de l’intimité du personnage principale passe par la réflexion de ce qu’est la mémoire.

Dans la scène où Inès se souvient d’une partie de cache-cache dans la forêt près de la maison familiale quand elle était enfant, avec ces lumières qui clignotent dans la nuit, une ambiance particulière se dégage, la réalité du souvenir semble mêlée à quelque chose qui relève de l’imaginaire…
Pour moi ça commence quand Inès est jeune, évidemment elle est très consciente de ce qui est arrivé à son père, même enfant, parce que c’est une génération de parents qui en général étaient des militants politiques, mais aussi des militants de vie. C’était aussi une génération de mères qui connaissaient très bien le rôle de l’éducation d’un parent, il n’y avait pas de mensonges. Enfant, Inès savait très bien qu’un soir, des gens sont venus et lui ont pris son père. Et ça je ne le montre jamais parce que tout le monde sait ce qu’est la dictature de 1976 en Argentine. Donc en grandissant, Inès est très consciente de certains éléments : il y a des méchants – ceux qu’elle considère comme méchants du moins. Et cette conscience fait que le souvenir d’un simple jeu de cache-cache de nuit dans la forêt peut se transformer à un moment donné en quelque chose d’inquiétant – il pourrait y avoir des méchants – puis revenir ensuite avec ces lumières qui clignotent vers à un aspect plus onirique. Il me semble que la mémoire se construit ainsi, nourrie à la fois par la réalité et l’imaginaire. La mémoire a ici un point de départ très important, ce sont les photos, ces polaroids des années 50. Et à partir de ces images, on commence à construire des récits. Mais ces récits ne se limitent pas à la réalité présentée dans ces photos, il y a aussi tout un imaginaire qui se construit autour.

Il y a une autre scène marquante, celle d’une branche qui se détache d’un arbre dans la forêt, dans un bruit sourd et terrifiant. Quelle était l’intention derrière cette image ?
Oui pour moi c’est une scène qui marque car au sein de ce cadre tellement beau et tellement grand qui entoure cette maison familiale et ces étés d’enfance, elle contraste et montre que tout n’est pas si féerique. Il y a aussi des choses qui se brisent et c’est clairement plus un sentiment que cette scène cherche à évoquer : un sentiment, mais aussi un bruit, la forêt. Il me semble que la mémoire a aussi à voir avec des sonorités, des odeurs.

« La idea de un lago », pourquoi ce titre ?
Les titres c’est toujours compliqué. En général ce n’est jamais depuis le début que j’en ai un, il vient après. J’ai d’abord juste un titre de travail pour le film et ensuite, au dernier moment il faut en chercher un vrai. « La idea de un lago » est un titre qu’on m’a proposé et j’ai pensé que ça pouvait être un bon titre. J’aimais bien le fait de jouer avec le mot idée’ parce que l’idée c’est une construction et je pense que le film et la mémoire sont des constructions. En plus, dans « ‘l’idée d’un lac » il y a aussi une certaine ambiguïté, car pour chacun cette idée d’un lac peut être différente, personnelle. On peut très bien se l’imaginer, mais il reste quand même un certain mystère que j’aime bien et qui je pense peut intriguer le spectateur.

« La idea de un lago » est donc une adaptation libre du livre artistique de Guadelupe Gaona, « Pozo de aire », que vous attribuez à Inès à l’écran …
Oui, c’est un petit livre d’une photographe. J’avais lu un article sur cette œuvre dans un journal et je suis allée l’acheter. C’est un livre qui contient des photos de famille et aussi sept poèmes. Et en fait ce que récite Inès dans le film est le prologue qu’a écrit l’auteure. Pour moi le film part d’un grand respect de ce qui m’a touchée dans son œuvre. Ce qui m’a inspirée et émue dans ce livre je le transmets dans mon film : la poésie, les images, la photo de départ d’elle petite avec son père, et aussi les textes. Et parce qu’il s’agit aussi d’éléments documentaires et autobiographiques, je tiens également à respecter dans mon film l’histoire de l’Argentine.

En toile de fond de votre film, il y a la dictature militaire. Vos parents ont eux-mêmes fui l’Argentine quand vous n’aviez que quelques mois. Avez-vous souffert de cette situation de réfugiés politiques ?
Ça a toujours été quelque chose que moi je n’ai pas ressenti. Comme mon père avait la nationalité suisse, même si dans les faits ils ont fui la dictature militaire, ils n’ont jamais eu le statut officiel de réfugiés politiques en Suisse. Ils s’y sont installés simplement comme des Suisses qui arrivent de l’étranger, ce qui est un statut un peu différent. C’est ce qui a fait aussi que, quand la dictature a fini en 1983, mes parents ont décidé de ne pas retourner en Argentine. Et c’est vrai que moi, je n’ai jamais ressenti avoir grandi avec ce poids. Mais quand ma mère m’a entendu dire ça dans des interviews, elle s’en est surprise. Il y avait bien sûr une conscience, on savait évidemment bien ce qu’il se passait mais ce n’était pas quelque chose dont on a souffert, pas comme tous ceux qui sont retournés en Argentine en 1983, libérés de leur fardeau de réfugiés politiques. Nous on avait fait notre vie ici en Suisse. Il y a quelques semaines, ma mère a été déclarée pour un frère à elle qu’ils avaient pris aussi, et lors de sa déclaration, elle s’est souvenue de tout ce qui c’était passé et elle l’a partagé un peu avec nous. C’est vrai que c’est quelque chose dont on parlait ouvertement dans la famille, mais pas de ce qui s’était passé pour eux, dans leur expérience personnelle. Mes parents étaient très jeunes, ils avaient déjà deux enfants et ma mère était de nouveau enceinte alors qu’elle n’avait que 21 ans. Ils allaient à l’université et travaillaient aussi. Ils n’étaient pas de purs militants mais ils ont aidés les militants. En fait, ils ont pris mon père mais ils l’ont relâché après, ils l’ont laissé partir. Ce sont des éléments qu’on a toujours su évidemment mais sans jamais rentrer dans les détails.

Est-ce que vous avez des points communs avec le personnage d’Inès, dans ses traits de caractères ou dans la relation qu’elle a avec sa mère et son frère ?
Évidemment oui. Le point de départ du film est un livre autobiographique, et moi j’essaie toujours de rentrer dans mes personnages, de les comprendre, et donc souvent je mets des éléments personnels dans mes films. Mais moi-même je n’ai pas connu l’absence d’un parent comme Inès. En revanche, j’ai fait des interviews avec différentes personnes, un travail de recherche qui pour moi était très important, parce qu’il y a quand même une certaine responsabilité quand on touche à des sujets aussi délicats. Pour l’instant les personnes qui sont femmes de disparus dans la vie ont été beaucoup touchées et m’ont remerciée pour le film. C’est un bon retour. L’actrice principale du film (Carla Crespo qui joue Inès) est en fait elle-même fille de disparu. L’aspect documentaire dans le livre de Guadelupe Gaona est quelque chose que je trouvais important et j’ai essayé de le transposer dans mon film. Une manière de le faire a été de tourner dans la même maison familiale que celle du livre et des photos qui y figurent, une autre a été justement de trouver dans le casting des gens qui soient vrais. La vieille dame qui joue la grand-mère dans le film est ma propre grand-mère, et quand elle était plus jeune, c’est une cousine à moi. Et, en général dans le casting, s’il y a un rôle d’éditeur il sera joué par un vrai éditeur etc. Par exemple, la femme qui fait les prises de sang dans le film pour le test ADN est une vraie anthropologiste qui a travaillé pour l’EAAF. Pour le choix des actrices principales c’est un peu pareil. Ce ne sont pas forcément de grandes actrices. Je ne cherche pas vraiment du côté de leur performance mais plutôt qu’il puisse se dégager quelque chose de vrai d’elles.

La Idea de un Lago
De Milagros Mumenthaler
Avec Carla Crespo et Rosario Blefari
Look Now !
Sortie le 30/11

Milagros Mumenthaler, réalisatrice de "La idea de un lago" : "ce qui m'intéresse : rentrer dans cette sphère de l'intime"
4.0Note Finale