Passé l’invraisemblable cafouillage des Oscars, qui aura démontré une fois encore l’absurdité des remises de prix, on peut enfin découvrir « Moonlight », le «petit» qui aura coiffé au poteau l’ogre « La La Land » dans la course au trophée suprême. Une success story méritée pour un film produit par la société de Brad Pitt, qui adapte avec grâce son matériau d’origine et échappe, par la force de ses seules qualités, aux soupçons de favoritisme à son égard qu’entretient l’actuel climat délétère aux Etats-Unis.


Adapté d’une pièce du dramaturge Tarell Alvin McCraney, « Moonlight » en conserve la structure en trois actes, retraçant la vie du jeune Chiron en autant de séquences : enfant molesté, adolescent ostracisé et adulte tiraillé par le souvenir d’une passion sentimentale pour son meilleur ami. Le décor de cette existence en marge de la société américaine, ce sont les années 80 et Liberty City, un quartier pauvre en banlieue de Miami dans lequel a grandi Barry Jenkins, réalisateur du film. Un retour aux sources pour mieux restituer le quotidien de milliers de familles confrontées au deal de rue et à l’addiction : dans le film, Chiron est élevé par sa mère, accro au crack (impressionnante Naomie Harris); dans la réalité, il en a été de même pour Jenkins et McCraney, ce dernier ayant vu la sienne mourir des suites du sida.

Dans ce contexte extrême, Chiron est harcelé par ses camarades de classe et attire très tôt des doutes sur son orientation sexuelle. Livré à lui-même, son destin semble voué à la souffrance. C’est là qu’intervient le personnage de Juan, le dealer cubain incarné par Mahershala Ali. Dès leur première rencontre, il endosse le costume de protecteur, de mentor du jeune Chiron, mû par la ferme volonté d’arracher le jeune garçon au déterminisme social. Il s’interpose entre lui et les enfants qui le harcèlent, compense les lacunes émotionnelles de sa mère, allant jusqu’à lui apprendre à nager en mer pour la première fois, dans une scène d’une incroyable beauté qui superpose la figure paternelle avec le symbolisme religieux du born again, de la renaissance.

D’autres personnages pareillement lumineux accompagnent Chiron dans son cheminement solitaire : la compagne de Juan, interprétée par la chanteuse Janelle Monáe ; son meilleur ami Kevin, pour lequel il éprouve une attirance impossible à communiquer. C’est sur une plage, encore, qu’auront lieu pour lui le saut dans l’inconnu, le passage à l’acte amoureux qui résoudra – pour un temps, du moins – une partie de ses interrogations et de ses craintes. Sobrement mis en scène, ces rencontres inespérées et ces instants d’intimité partagée confèrent à « Moonlight » un optimisme résolument culotté par les temps qui courent.

Alors que le drame imprègne chaque scène du film et fait planer l’ombre d’un dénouement malheureux, le rythme sensuel de la narration et les couleurs chaleureuses des images semblent annoncer pour Chiron des lendemains potentiellement meilleurs. En esquivant le pathos et en optant pour une esthétisation subtile de son propos, sans chercher à édulcorer la violence du quotidien, Barry Jenkins outrepasse les stéréotypes du genre et milite pour un bonheur à la portée de tous. Si « Moonlight » n’a rien du feel good movie traditionnel, il suggère avec douceur de résister à la tentation de la résignation.

Moonlight
De Barry Jenkins
Avec Trevante Rhodes, André Holland, Janelle Monáe, Naomie Harris, Mahershala Ali
DCM Film Distribution
Sortie : 15.03.2017

"Moonlight" : Barry Jenkins milite pour un bonheur à la portée de tous.
4.0Note Finale

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